Après Paris, Odilon Redon s’installe à Montpellier

1. Vue des premières salles de l’exposition
consacrées aux Noirs
Montpellier, Musée Fabre
Photo : B. Bonnet Saint-Georges
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12/7/11 - Exposition et acquisition - Montpellier, Musée Fabre - Après le Grand Palais dont il a hanté les murs jusqu’au 20 juin (voir l’article), Odilon Redon s’invite au musée Fabre. Les quelque 200 œuvres exposées sont majoritairement les mêmes qu’à Paris, mais Michel Hilaire et Jérôme Farigoule proposent une mise en valeur et un parcours sensiblement différents, avec une scénographie confiée à Martin Michel qui se veut contemporaine et onirique. Elle cherche à égayer les fameux Noirs, présentés sur des cimaises bleues et dans des espaces plus intimes (ill. 1) ; il semble en effet que l’immense perspective et la lumière tamisée du Grand Palais, où se déployait l’univers sombre et angoissant des estampes et fusains, aient découragé certains visiteurs qui n’en voyaient pas le bout. De plus, à Montpellier, les séries de lithographies exposées dans leur intégralité comme Dans le Rêve ou A Edgar Poe se distinguent au mur sur des bandeaux bleu clair ; mais peut-être la présentation parisienne à l’horizontale était-elle plus en adéquation avec l’idée d’album que forme chaque série.

2. Vue des salles consacrées aux arts décoratifs
Montpellier, Musée Fabre
Photo : B. Bonnet saint-Georges
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Après les Noirs, la partie consacrée aux arts décoratifs est très nettement signalée par des cimaises un peu trop rouges hélas, si bien que les flamboyants bouquets et les tapisseries chatoyantes de Redon s’éteignent et s’affadissent (ill. 2). L’artiste décora en 1900 la salle à manger du château de Robert Domecy, dans l’Yonne, pour laquelle il réalisa une quinzaine de panneaux aujourd’hui conservés à Orsay, excepté un grand bouquet dans un vase bleu qui se trouve au Mitsubishi Ichigokan Museum de Tokyo. Huile, détrempe, fusain et pastel, Redon mêle les techniques pour esquisser « des fleurs de rêve » et une « faune imaginaire ». La pièce a été reconstituée au Grand Palais puis au Musée Fabre où il manque le bouquet au vase bleu que les Japonais n’ont prêté qu’à Paris, sans regret des commissaires montpelliérains toutefois, puisque certains historiens d’art ont émis quelques réserves quant à son attribution à Redon, du moins ont-il suggéré que d’autres mains avaient participé à sa réalisation.


3. Odilon Redon (1840-1916),
Orphée, vers 1910
Montpellier, Musée Fabre
Photo : DR
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4. Odilon Redon (1840-1916),
Portrait de Simone Fayet à la poupée, 1906
Pastel - 75 x 40 cm
Collection particulière
Photo : Frédéric Jaulmes
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L’exposition se poursuit exceptionnellement à l’étage, dans les galeries contemporaines, où sont aménagées trois salles thématiques proposant, sur des murs jaunes, un assemblage d’œuvres assez différent de l’accrochage parisien : la première, intitulée « Spiritualités », montre le syncrétisme d’Odilon Redon qui s’intéresse aussi bien au visage sombre et douloureux du Christ couronné d’épines (lithographie de 1887) qu’au Bouddha, impassible et coloré (vers 1905), et fait d’Orphée comme de saint Sébastien des martyrs. Ainsi la tête d’Orphée, au visage toujours beau et serein malgré le déchiquetage minutieux des Ménades, dérive-t-elle sur les eaux du fleuve Hebros, portée par sa lyre. Cette huile sur carton de 1910 (ill. 3) avait été achetée du vivant de Redon par Georgine Englert-Vermeer auprès d’un marchand néerlandais et n’avait pas été prêtée pour une exposition depuis l’Armory Show de 1913, où elle figura aux côtés des œuvres de Cézanne, Van Gogh et Matisse. Offerte en 2009 par Jacqueline Englert-Marchal (un don qui avait échappé à La Tribune de l’Art), elle a intégré les collections du musée Fabre qui ne conservait aucune œuvre de Redon alors que l’artiste séjourna dans la région et fut l’ami de Maurice Fabre et de Gustave Fayet.
Ces liens avec le Languedoc-Roussillon sont développés dans la deuxième salle thématique, donnant toute son originalité à l’exposition montpelliéraine : trois pastels inédits, qui ne figuraient pas à Paris, rappellent l’amitié de l’artiste avec Gustave Fayet, propriétaire viticole, peintre et mécène, natif de Béziers et habitant rue Bellechasse à Paris. Il s’agit de trois portraits de famille, restés dans la famille jusqu’à ce jour : Simone et Yseult, les deux filles de Gustave, et Madeleine, son épouse. Grave et méditative, Simone est représentée avec sa poupée sur un fond de brume fleurie qui fait écho à sa mélancolie (ill. 4). Chef-d’œuvre de l’artiste, le portrait d’Yseult place la petite fille devant des fleurs extraordinaires, réelles et imaginaires, dont le flamboiement contraste avec la réserve de l’enfant, mais semble incarner ses pensées (ill. 5). Madeleine enfin, révèle le talent suggestif de Redon qui sait ajouter une touche d’intimité et de mystère à ses portraits (ill. 6).


5. Odilon Redon (1840-1916),
Portrait d’Yseult Fayet, 1907.
Pastel - 65 x 80 cm
Collection particulière
Photo : Frédéric Jaulmes
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6. Odilon Redon (1840-1916),
Portrait de Madeleine Fayet, 1907
Pastel -
Collection particulière
Photo : Frédéric Jaulmes
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Collectionneur invétéré, Gustave Fayet, se passionna pour Gauguin [1] et Cézanne, rencontra Redon par l’intermédiaire de Maurice Fabre et acquit ses premier Noirs dès 1901. Il dut se séparer de quelques tableaux pour acheter l’abbaye de Fontfroide en 1908 [2], engagea la restauration de celle-ci et y reçut ses amis, peintres et musiciens. En 1910, Fayet demanda à Redon de décorer la bibliothèque qu’il avait aménagée dans l’abbaye.


7. Odilon Redon (1840-1916),
La Nuit, 1911
Abbaye de Fontfroide
Photo : B. Bonnet Saint-Georges
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8. Odilon Redon (1840-1916),
Le Jour, 1911.
Abbaye de Fontfroide
Photo : Henri Gaud/Abbaye de Fontfroide
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L’artiste peignit Le Silence sur le linteau de la porte, et réalisa surtout deux grands panneaux, Le Jour et La Nuit, encore en place aujourd’hui, bien qu’il ait été question de les vendre il y a une trentaine d’années. Ces deux compositions résument l’œuvre d’Odilon et son cheminement de l’ombre à la lumière. Réalisée en 1910-1911 La Nuit fut corrigée et terminée sur place (ill. 7). Elle correspond à l’esthétique des Noirs, arborant des têtes qui flottent dans un paysage mystérieux. Elle incarne aussi l’univers de Fontfroide, déclinant les portraits de la famille Fayet et de son entourage, amis, peintres et musiciens comme le compositeur Robert Schumann et le pianiste Ricardo Viñes ; on peut même deviner un portrait de Gauguin caché dans la branche de l’arbre. Le Jour marque le triomphe de la couleur, de l’art et de la poésie sur les ténèbres et l’ignorance (ill. 8) ; le char d’Apollon est un thème mythologique qui reparaît dans la création de Redon en fin de carrière et qui est évoqué dans la dernière salle de l’exposition. Le peintre s’inspira du plafond de Delacroix et de la sculpture en terre cuite des frères Etienne et Louis Gossin (XIXe siècle) que Fayet acquit en 1908 pour Fontfroide et qui vient d’être restaurée. Il est rare de voir un décor de Redon in situ et c’est pourquoi les visiteurs sont invités à se rendre à l’abbaye cistercienne pour découvrir la bibliothèque exceptionnellement ouverte au public le temps de l’exposition.

Exposition du 7 juillet au 16 octobre

Commissaires : Rodolphe Rapetti (commissaire général), Michel Hilaire, Jérôme Farigoule (commissaires à Montpellier).

Sous la direction de Rodolphe Rapetti, Odilon Redon, prince du rêve (1840-1916),
Musée d’Orsay / Rmn-Grand Palais, 2011, 464 p. et CD-rom, 50 €. ISBN : 9782711857203.

Informations pratiques : Musée Fabre, 32 boulevard Bonne Nouvelle, 34000 Montpellier. Tél : + 33 (0) 4 67 14 83 00. Ouvert du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h, jusqu’à 19 h durant l’exposition. Tarifs : 9 € (réduit : 7 €, 18 € le billet famille).

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