Bernard Picart dessinateur de Paris à Amsterdam

Magny-les-Hameaux, Musée de Port-Royal-des-Champs, du 21 mars au 23 juin 2010

L’histoire de l’art est parfois malicieuse. Dix-sept dessins du musée de Port-Royal racontent la vie du pieux Monsieur de Pâris (ill. 1). Attribués à Bernard Picart, ils sont confrontés à une quarantaine d’autres feuilles de l’artiste, dans une exposition organisée à l’occasion de la saison du dessin à Port-Royal. Et voila que cette confrontation remet en cause leur attribution. Du moins insuffle-t-elle un doute.


1. Attribué à Bernard Picart (1673-1733)
La Vie du diacre Pâris, vers 1729 - 1731
« Monsieur de Pâris supérieur des clercs de sa paroisse
leur fait des conférence ecclésiastiques »
Sanguine, mine de plombe et rehauts de craire blanche - 193 x 255
Magny-les-Hameaux, Musée de Port-Royal-des-Champs
Photo : RMN-GP
Voir l´image dans sa page

Bernard Picart est avant tout connu pour ses gravures. Cette exposition exclusivement consacrée à ses dessins permet d’étudier un aspect méconnu de son art et de soulever de nouvelles questions en attendant l’avancée des recherches. Car les œuvres graphiques de l’artiste sont éparpillées dans des collections publiques et privées, souvent attribuées à d’autres.
Préfacé par Pierre Rosenberg, le catalogue permet de faire un premier point sur le corpus de Picart et les attributions. Il accompagne chaque dessin de notices détaillées, décrit et reproduit aussi des œuvres non exposées au sein des différents essais.

2. Bernard Picart (1673-1733)
Couple jouant au jeu d’Hombre, vers 1688-1733
Sanguine - 19 x 25,7 cm
Collection particulière
Photo : bbsg
Voir l´image dans sa page

À la sanguine ou à l’encre, Picart traça aussi bien des esquisses rapides que des compositions achevées proches d’un travail pictural : il y a des dessins préparatoires à des gravures et des œuvres en soi, il y a des dessins intimes comme ce touchant portrait de son fils mort à trois jours, et des œuvres décoratives, tels ces couvercles de tabatière pour lesquels les cinq sens sont mimés par des amants. On passe d’une Rose monstrueuse observée avec un œil de botaniste, à une femme élégante décrite avec un sens du pittoresque (ill. 2) ; avachie dans un fauteuil, la jambe sur l’accoudoir, elle joue aux cartes avec un homme. Non seulement l’artiste croque leurs silhouettes, mais il a le goût du détail, étudie dans un coin de la feuille les broderies du costume masculin. Certains dessins de moins bonne qualité sont sans doute attribuables à l’atelier de Picart, recopiés pour la gravure. Mais pour y voir plus clair, Il faudrait réunir l’intégralité des œuvres qu’on lui attribue.
Les dix-sept dessins qui mettent en scène Monsieur de Pâris préparent les gravures qui déclinent les différents épisodes de sa vie, jusqu’aux miracles qui survinrent après sa mort (ill. 1). Ce diacre janséniste portait mal son nom, lui qui mena une vie d’humilité et de privations. Le but des gravures était bien de montrer qu’il était digne d’être canonisé. La comparaison de ces dessins, plus lisses, plus secs, avec les autres feuilles du maître suggère qu’ils pourraient avoir été réalisés par l’un de ses élèves ou par un artiste de son entourage. Néanmoins, leur style est comparable à celui de la suite gravée des vues de salles et galeries de l’hôtel Lambert, tout particulièrement la Vue du Cabinet de l’Amour dont la planche a pour mention « dessiné et gravé par Picart ». De quoi accorder aux dessins le bénéfice du doute.


3. Bernard Picart (1673-1733)
Les Provinces-Unies accueillant l’Église réformée française, vers 1705-1710
Plume, lavis et rehauts de gouache blanche sur parchemin- 98 x 155
Amsterdam, Rijksmuseum
Photo : Rijksmuseum
Voir l´image dans sa page

Né à Paris en 1673, Bernard Picart était le fils du graveur Etienne Picart dit le Romain. Il se forma auprès de son père, puis de Benoît Audran et de Sébastien Leclerc. Il partit pour Anvers en 1696, alla jusqu’à La Haye, se rendit probablement à Londres, puis revint à Paris un temps, avant de s’installer à Amsterdam en 1711, où il mourut en 1733, ce qui explique que le Rijkmuseum possède le fonds de son atelier.
Les raisons de cet exil hollandais sont à la fois religieuses et économiques. Religieuses parce que Picart, d’abord attiré par la pensée janséniste, finit par se convertir au protestantisme vers 1708 [1]. Une feuille qui se trouvait dans son atelier met en scène l’allégorie de l’Église réformée française accueillie par les Provinces Unies (ill. 3). Elle désigne, gisant à ses genoux, l’édit de Nantes révoqué en 1685, de l’autre main elle présente des réfugiés cherchant l’asile, parmi lesquels un jeune homme portant son père est une allusion mythologique à Énée et Anchise fuyant Troie.
Picart partit aussi pour des raisons économiques, sollicité aux Pays-Bas par de nombreux éditeurs. Il fournit par exemple des illustrations pour la Bible de Mortier dont témoignent plusieurs dessins récemment acquis par le musée et longtemps attribués à Leclerc (voir la brève du 13/2/19). Corentin Dury en signale d’autres, que l’exposition a permis de retrouver. Ces œuvres montrent la manière dont l’artiste travaillait : il mettait en place sa composition à la sanguine, puis la détaillait à l’encre sur une autre feuille, en ajoutant les valeurs pour le graveur. Il est intéressant de voir l’alternance de sujets d’invention et les compositions d’interprétation ; Saint Paul à Ephèse par exemple s’inspire du tableau d’Eustache Le Sueur.

4. Bernard Picart (1673-1733)
Le Christ et les apôtres, d’après Rembrandt, 1725
Sanguine - 10,7 x 15,3 cm
Amsterdam, Rijksmuseum
Photo : Rijksmuseum
Voir l´image dans sa page

Picart conçut aussi des illustrations pour Les Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde ; cet ouvrage de compilation décrivait les rites et les coutumes des juifs et des catholiques romains, dans un premier tome publié en 1723, puis les coutumes des « peuples idolâtres » des Indes occidentales et orientales en 1728, celles des orthodoxes de rite grec et des protestants en 1733, enfin celles des anabaptistes et des mahométans en 1736. La religion catholique romaine était donc placée sur le même plan que toutes les autres. Exprimant le rejet calviniste des manifestations extérieures de toute confession religieuse, l’ouvrage diffusait bien sûr gaillardement un discours anti-papiste. Picart dessina d’après nature les coutumes des communautés juives et protestantes présentes à Amsterdam. Quant aux autres, il puisa ses modèles dans différentes sources, notamment les Grands Voyages de Théodore de Bry et les planches de Caspar Luyken. Une partie de ses dessins et la plupart de ses gravures furent d’ailleurs confiés à ses élèves.
Une autre série rend davantage justice à son talent d’inventeur et de dessinateur, et le montre désireux de concurrencer les peintres, c’est la série pour la Bible de Pieter de Hondt commandée en 1711. Il réalisa soixante-dix compositions originales, et neuf d’après les maîtres italiens ou français. Port-Royal en expose quatre : La Prophétie d’Achias à Jéroboam, Saül chez la devineresse d’Endor, Elisée refuse les présents de Naaman, Le Christ devant Caïphe. Là encore, les gravures furent réalisées par ses élèves, notamment Henri Simon Thomassin, et Nicolas Pigné. C’est bien le dessin qui intéressait l’artiste.
Si Picart reçut des commandes importantes, il fournit aussi des dessins isolés, plus particulièrement des frontispices pour des ouvrages, laissant libre cours à son imagination. Celui de La Foi terrassant l’hérésie en est un bel exemple, récemment acquis par le musée (voir la brève du 23/3/18).

5. Bernard Picart (1673-1733)
Homme assis tenant une planche à dessin, tournée vers la droite,
Sanguine - 52,2 x 36, 9 cm
Amsterdam, Rijksmuseum
Photo : Rijksmuseum
Voir l´image dans sa page

Il n’a cessé de copier les maîtres, à sa manière : vers 1705-1710, il regarda Pietro Testa, mais reprit seulement le tracé de La Mort de Camma et de Synorix, sans marquer les volumes ; ce n’est pas le cas d’Ulysse aveuglant Polyphème d’après Lorenzo Sabatini, copié vers 1720-1730. Il regarda les maîtres pour se former, pour se constituer un répertoire de motifs, mais pas seulement. Girardon lui-même lui commanda une gravure du monument du cardinal de Richelieu. Picart s’amusa aussi à de Impostures innocentes, constituant un recueil destiné à démontrer ce qu’un graveur de son temps pouvait faire, capable d’imiter les plus grands, voire de se faire passer pour eux. Pour ces estampes réalisées d’après des peintres illustres tels que Raphaël Poussin ou Rembrandt, il effectua bien sur nombre de dessins (ill. 4).

Étonnamment, le parcours s’achève avec des académies, qu’on s’attendrait plutôt à voir dans une partie consacrée à la formation de l’artiste. Elles datent en réalité de la période où Picart fut lui-même professeur, dirigeant officieusement une école de dessin fondée en 1719 et qui fut à l’origine de l’Académie royale d’Amsterdam. Beaucoup sont des feuilles pédagogiques, destinées à apprendre la pratique du dessin à ses élèves. Certaines d’entre elles, de grand format, sont particulièrement belles (ill. 5) ; quoi de plus instructif que le talent ?

Commissaires : Philippe Luez et Corentin Dury


Sous la direction de Corentin Dury, Bernard Picart. Dessinateur, de Paris à Amsterdam,Snoeck 2019, 178 p., 25 €. ISBN : 9789461615459


Informations pratiques : Musée de Port-Royal des Champs, Route des Granges, 78114 Magny-les-Hameaux. Tél : +33 1 39 30 72 72. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h30 à 12h30 et de 14h à 18h00 en semaine, de 10h30 à 18h30 le weekend. Tarif : 4 € (réduit : 5 €).

Vos commentaires

Afin de pouvoir débattre des article et lire les contributions des autres abonnés, vous devez vous abonner à La Tribune de l’Art. Les avantages et les conditions de cet abonnement, qui vous permettra par ailleurs de soutenir La Tribune de l’Art, sont décrits sur la page d’abonnement.

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.