Braque, Miro, Calder, Nelson... Varengeville, un atelier sur les falaises

Rouen, Musée des beaux-Arts du 5 avril au 2 septembre 2019

1. Vue de l’exposition
Alexander Calder (1898 - 1976)
Portrait de Miró, vers 1930
Fil de fer
Barcelone, collection MAPFRE,
Photo : bbsg
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Une série de photos montre des amis, allongés sur la plage ou bien attablés dans un jardin. On reconnaît Alexander Calder, Joan Miró, Paul Nelson, Georges Braque… Et l’on surprend ainsi de grands maîtres en maillot de bain, occupés à savourer des plaisirs simples. Un art de vivre en quelque sorte. Ce qui néanmoins distingue leurs amitiés de celles du commun des mortels, ce sont les cadeaux qu’ils se font : des œuvres d’art signées de leur main.
L’architecte Paul Nelson, qui réunit tout ce beau monde à Varengeville dans les années 1930, possédait plusieurs créations de Calder : un stabile baptisé The Dancer, une vache en fil de fer, des gouaches et une aquarelle, témoins de ses recherches sur la perception de la couleur en mouvement. Alexander Calder quant à lui fit de Miró un portrait en fil de fer (ill. 1) et offrit à Braque une composition cosmique, ainsi qu’une petite vache en bronze, et un pot découpé qui leur servait de cendrier. Braque donna à Miró une toile, La Plage de Varengeville et une estampe Étude de nu. Enfin Joan Miró peignit une grande fresque, La Naissance du Dauphin, dans la maison de Nelson qui de son côté construisit un atelier pour Braque.

Le Musée de Rouen consacre une exposition au village normand de Varengeville que Paul Nelson et sa femme Francine Le Cœur firent découvrir à Georges et à Marcelle Braque, puis à Calder, à Miró et à de nombreux autres artistes, galeristes, ou intellectuels, Kandinsky, Fernand Léger, Jean Arp, Pierre Matisse... Ceux-ci séjournèrent plus ou moins longtemps auprès d’eux, plus particulièrement au cours de l’été 1937, au moment de la fameuse Exposition universelle de Paris. Ce ne furent évidemment pas les premiers à arpenter la Côte d’Albâtre : Corot, Isabey, Monet, Pissarro étaient déjà passés par là.

2. Georges Braque (1882-1963)
Héraclès, 1931
Plâtre peint et gravé - 187 x 105,8 cm
Saint-Paul-de-Vence, Fondation
Marguerite et Aimé Maeght
Photo : ADAGP 2019
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Né aux États-unis, Paul Nelson participa comme pilote d’avion à l’offensive de l’Argonne dans les Ardennes en 1918. Puis il revint en France étudier l’architecture en 1920, d’abord auprès d’Emmanuel Pontremoli, à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, puis dans l’atelier d’Auguste Perret. Il se consacra plus particulièrement à l’architecture hospitalière et au développement du préfabriqué. La Maison suspendue qu’il conçut entre 1936 et 1938 et qui resta un prototype, était une habitation transformable à l’intérieur selon les besoin des occupants ; pour la première maquette (aujourd’hui disparue) il fit appel à Jean Arp, Joan Miró et Fernand Léger, puis à Alexander Calder, Miro et Léger pour la seconde (conservée au MoMA). La fresque de la Naissance du Dauphin que réalisa Miró sur les murs de son salon répondait à sa théorie sur l’intégration d’œuvres dans une maison particulière. Le peintre catalan séjourna chez lui en 1937 puis revint à Varengeville en 1938 et s’y réfugia en 1939 et 1940. Il peignit deux série de petites toiles, Varengeville I et Varengeville II  ; c’est là également qu’il commença sa célèbre série des Constellations.

Mais sans doute est-ce Georges Braque qui fut le plus marqué par le village normand. Il le découvrit en 1928, et y acquit une maison dès 1930. Et c’est bien lui qui est l’artiste phare de l’exposition de Rouen, dont le titre finalement donne une fausse idée du contenu.
À Varengeville, Braque se remit à peindre des paysages, commençant par des plages sur lesquelles des barques sont échouées . Quand des figures humaines apparaissent, ce sont des dieux mythologiques. Le peintre en effet se passionna pour l’Antiquité grecque [1] et lorsqu’Ambroise Vollard lui proposa d’illustrer un livre, il choisit la Théogonie d’Hésiode, concevant seize eaux-fortes entre 1932 et 1935, qui ne furent éditées qu’en 1955. Il s’en inspira ensuite pour réaliser de grands plâtres noirs et blancs, Zélos et Héraclès (ill. 2) dont les figures filiformes, arabesques blanches incisées sur fond noir, reprennent les eau-fortes en inversant les valeurs. Il travailla ainsi le plâtre pour en obtenir des effets graphiques et des effets de surface qui évoquent les fameux collages de 1911.


3. Vue de l’exposition
Georges Braque (1882-1963)
sculptures
Photo : bbsg
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4. Vue de l’exposition
Georges Braque (1882-1963)
sculptures
Photo : bbsg
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C’est donc à Varengeville que Braque s’essaya à la sculpture, taillant directement la pierre ou bien constituant des assemblages. Au cours de ses promenades, il ramassait des galets, des pierres, des morceaux de bois, des os qu’il assemblait ensuite pour former des compositions reprises en plâtre et en bronze. Ce jeu sur le hasard des formes et la métamorphoses des objets rappellent là encore les papiers collés. Il sculpta aussi la pierre, l’incisa, dessina sur elle. Il privilégia des formes épurées, stylisées, et déclina notamment la figure du cheval, ainsi que des têtes de profil (ill. 3 et 4) . « Si je fais de la sculpture de temps en temps, c’est qu’elle me fait perdre l’habitude de la peinture… C’est très important pour un artiste de combattre l’habitude.  »


5. Vue de l’exposition
Les Oiseaux de Georges Braque
Photo : bbsg
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6. Vue de l’exposition
Les derniers paysages de Georges Braque
Photo : bbsg
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En 1949, Paul Nelson lui construisit un atelier avec de grandes baies ouvertes sur le ciel. Et le thème de l’oiseau s’imposa dans l’œuvre de Braque. L’exposition déploie dans une rotonde une magnifique série de peintures sur ce thème (ill. 5). On voit comment l’oiseau de plus en plus simplifié se réduit à de grand aplats de couleurs. Apparu dans une illustration d’Hésiode en 1929, le motif fut repris dans des natures mortes et dans la fameuse série des Ateliers (1949-1956). Et l’oiseau progressivement gagna son autonomie, représenté pour lui-même, trahissant la préoccupation du peintre de traduire l’espace et le mouvement.
Dans les dernières années de sa vie, entre 1955 et 1963, Braque revint de nouveau au paysage, réduit à l’essentiel, dans de petits formats horizontaux vides de toute présence humaine, quelques lignes de couleurs dans l’épaisseur de la peintures, un ou deux motifs parfois - une barque, une charrue -, et la poésie du silence (ill. 6)


7. Etudes pour les vitraux de Saint Dominique et de l’Arbre de Jessé
Photo : bbsg
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8. Eglise Saint-Valéry de Varengeville
Georges Braque
L’Abre de Jessé
Photo : bbsg
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Il faut se rendre jusqu’à Varengeville pour conclure cette exposition et y admirer les paysages qu’il avait sous les yeux, mais aussi les vitraux qu’il conçut pour la chapelle Saint-Dominique et pour l’église Saint-Valéry. Deux dessins préparatoires sont exposés à Rouen : la maquette de l’arbre de Jessé et la première esquisse en couleur de Saint Dominique se trouvaient dans une collection particulière et ont été acquises en mars 2018 pour le Musée des Beaux Arts de Rouen grâce à l’Association des amis (ill. 7 et 8). Inaugurée en 1954, la chapelle Saint-Dominique installée dans une ancienne grange, remplace celle qui fut incendiée pendant la guerre. Elle est baignée de la lumière dorée de ses vitaux montrant Saint Dominique marchant vers la sainteté . Au bord de la falaise, l’église Saint-Valery se dresse sous l’ombre bleue de l’Arbre de Jessé. Le peintre n’est pas bien loin, enterré dans le cimetière juste côté, face à la mer, car c’est aussi tout un art de mourir.

Commissaires : Sylvain Amic, Joanne Snrech, abec l’appui de Martine Sautory


Collectif, Braque, Miro, Calder, Nelson... Varengeville, un atelier sur les falaises, Silvana 2019, 245 p. 39 € ISBN 9788836640898


Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, Esplanade Marcel Duchamp, 76000 Rouen. Tél : 02 35 71 28 40. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10h à 18h. Tarif : 9 € (réduit : 6 €)

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