Bruges : le Musée Gruuthuse rouvre ses portes

Le « geste architectural » est une tentation à laquelle il est difficile de résister. L’architecture a changé de statut : considérée désormais comme une œuvre d’art, elle doit sortir du lot, et non pas s’insérer dans un cadre.


1. Le Gruuthuse Museum et l’église Notre-Dame de Bruges.
Le nouveau pavillon qui abrite la billetterie.
Photo : bbsg
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Si l’imitation de l’ancien n’est certainement pas la meilleure solution pour une construction contemporaine, la sobriété est souvent bonne conseillère. Or le nouveau pavillon qui jouxte le Musée Gruuthuse est voyant, c’est le moins que l’on puisse dire, voyant voire tape-à-l’œil (ill. 1). Son toit rappelle un peu celui des anciennes usines, ce n’était sans doute pas le but ; il est plus probablement censé faire écho à l’architecture gothique qui l’entoure, l’église Notre-Dame et le palais Gruuthuse. En fermant la grande place, il devait lui redonner sa cohérence, il en brise l’harmonie.

Le Musée Gruuthuse à Bruges vient donc de rouvrir ses portes après cinq ans de fermeture. Outre cet ajout contemporain qui abrite une billetterie pour les différents sites de Musea Brugge, le palais a été entièrement rénové et restauré jusque dans sa structure. Les façades ont été nettoyées, les toitures et les gouttières remplacées tout comme les menuiseries intérieures et extérieures. Des vers de bois avaient envahi des planchers et des poutres, notamment dans l’oratoire. Quant au belvédère, il avait déjà été en partie reconstruit plusieurs décennies auparavant ; il a pourtant fallu installer une nouvelle structure en béton couverte de plomb.

2. Maître des Portraits princiers
(actif à la la fin du XVe siècle)
Portrait de Louis de Gruuthuse, vers 1480
Huile sur panneau
Bruges, Musée Gruuthuse
Photo : Musée Gruuthuse
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« Gruuthuse » signifie la « maison du gruit », le gruit étant un mélange d’herbes ajouté à la bière pour l’aromatiser et en assurer la conservation. La famille de Jan IV van der Aa en avait le monopole. C’est son fils, appelé Louis de Gruuthuse, qui transforma l’entrepôt de gruit en résidence luxueuse (ill. 2) ; il fit construire une deuxième aile en 1472 avec un oratoire qui donne sur le chœur de l’église Notre-Dame permettant d’assister à la messe.
Louis de Gruuhuse fut fidèle à la devise familiale « Plus est en vous  » : il se surpassa. Chevalier redouté dans les tournois, érudit détenteur d’une immense bibliothèque, il fut aussi un courtisan avisé qui eut l’oreille des ducs de Bourgogne, et traversa brillamment les règnes de Philippe le Bon, Charles le Téméraire et Marie de Bourgogne [1] avant de tomber en disgrâce sous la Maximilien d’Autriche.
À la fin du XVIe siècle, la famille Gruuthuse céda son palais au roi d’Espagne, puis le bâtiment abrita le mont-de-piété. La municipalité de Bruges le racheta au milieu des années 1870 pour présenter les trésors de la Société archéologique, et l’architecte Louis Delacenserie entreprit de le restaurer entre 1883 et 1895. Restaurer c’est peu dire. Delacenserie fut le Viollet-le-Duc belge, il aurait pu faire sienne cette définition : « Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. »
Il voulut rendre au palais son apparence gothique et s’inspira pour ce faire des vestiges architecturaux et des représentations anciennes. Le musée expose dix plaques de cuivre qui ont servi à graver une vaste carte de Bruges tracée par Marcus Gerards en 1562. Elle montre une vue à vol d’oiseau de la ville, agrémentée de détails pittoresques, dans laquelle apparaît le palais Gruuthuse. Delacenserie reconstruisit le belvédère à partir de l’illustration de Gerards. Et puis il ajouta une loggia, adapta les fenêtres de la façade et n’hésita pas à démolir des bâtiments plus tardifs. Une nouvelle entrée avec un encadrement gothique fut complétée par une statue équestre de Louis de Gruuthuse ; elle est due au sculpteur Gustave Pickery qui s’inspira de la fameuse statue de Louis XII du château de Blois, elle-même réalisée au XIXe siècle à partir de dessins anciens.
Le décor intérieur - les sols, les vitraux, les menuiseries, les plafonds - doit beaucoup, lui aussi, à Delacenserie qui, d’une salle à l’autre, s’est plu à décliner la devise, les armoiries et les initiales de Louis Gruuthuse et de son épouse. Ces ajouts du XIXe font bien évidemment partie de l’histoire du bâtiment et ont été restaurés.


3. Anonyme, XVIe siècle
Saint Georges
sous les traits de Philippe le Beau
, vers 1500
Bruges, Musée Gruuthuse
Photo : Musée Gruuthuse
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4. Entourage de Rubens ?
La piété d’Hanna (détail), Bruges vers 1670
Laine et soie
Bruges, Musée Gruuthuse
Photo : bbsg
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Le parcours de visite et la muséographie ont été entièrement repensés afin de raconter l’histoire de Bruges et la vie quotidienne de ses habitants. Les collections auparavant étaient présentées par thèmes, afin d’évoquer les différents arts appliqués ; elles sont désormais déployées en un parcours chronologique qui court du XVe au XIXe siècle. Il est un peu dommage que les explications des panneaux de salles s’enlisent parfois dans les généralités. Certaines œuvres en effet mériteraient d’avoir des cartels détaillés, d’autant que les collections sont très variées - peintures, mobilier, tapisseries, vaisselle, objets d’art ou du quotidien... - et qu’elles ont été enrichies par plusieurs acquisitions. Parmi celles-ci, une statue de saint Georges sculptée dans le chêne vers 1500 pourrait avoir les traits d’un duc de Bourgogne - peut-être Philippe le Beau - dans la mesure où le saint porte la croix de Saint-André et le collier de l’ordre de la Toison d’Or (ill. 3). Autre achat récent, La Piété d’Hanna, est une pièce de tapisserie tissée vers 1670, dont les figures semblent tirées de certaines compositions de Rubens (ill. 4).


5. À gauche : deux consoles en forme de têtes vers 1419-1421
Provenant peut-être de l’hôpital Saint-Julien
À droite : console en trogne, 1451-1500
Bruges, Musée Gruuthuse
Photo : bbsg
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La visite s’ouvre sur Les Sept merveilles de Bruges que Pieter Claeissens l’Ancien fait tant bien que mal tenir sur une toile, sept monuments célèbres parmi lesquels l’église Notre-Dame, le beffroi, la Loge des Bourgeois se dressent encore aujourd’hui. Autre bâtiment admirable, l’Hôtel de Ville dont on peut observer de près les corbeaux en grès provenant de la façade (remplacés sur place par des copies au XIXe). Réalisés entre 1376 et 1379 dans l’atelier de Jean de Valenciennes, ils témoignent de la qualité de la production sculpturale à Bruges à cette époque. Plus loin ce sont des visages patibulaires ou grimaçants sculptés dans le bois qui servaient de consoles (ill. 5) ; ils proviennent peut-être de l’hôpital Saint-Julien construit entre 1419 et 1421, refuge pour les voyageurs, les sans-abris et les nécessiteux.
Sous le règne de Philippe le Bon (de 1419 à 1467) Bruges devint l’un des lieux de résidence favoris des ducs de Bourgogne. La ville prospérait, elle était une plaque tournante économique et financière, reliée à la mer par le Zwin avant que celui-ci ne s’ensable

Le musée conserve une belle collection de sculptures en bois du XVe siècle : Marie plongée dans sa lecture était visitée par l’ange de l’Annonciation aujourd’hui disparu (ill. 6) ; l’ensemble faisait partie du grand retable de Bois-le-Duc qui fut commandé en 1475 au sculpteur d’Utrecht Adriaen van Wesel, et auquel Bosch a contribué.
Parmi les peintres les plus célèbres du XVIe siècle, Pieter Pourbus [2] portraitura ses contemporains et notamment Juan Lopez Gallo, factor mayor du roi d’Espagne, entouré de ses trois fils. Le tableau est le seul fragment d’un triptyque dont le panneau droit représentait l’épouse de Gallo et leurs six filles.


6. Adriaen van Wesel (vers 1417-1490)
Marie lisant, vers 1475-1477
Bois
Bruges, Musée Gruuthuse
Photo : Musée Gruuthuse
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7. Matthias de Visch (1701-1765)
Allégorie de l’Orfèvrerie, 1758
Huile sur toile
Bruges, Musée Gruuthuse
Photo : Musée Gruuthuse
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Bruges connut à partir du XVIe siècle un déclin économique au profit d’Anvers dont on peut voir plusieurs productions, notamment une série de crèches en bois, spécialité de la ville, tandis que Bruges était connue pour ses lames ou dalles funéraires en cuivres, qu’elle produisait et exportait en grand nombre.

Dentellières, brodeurs, orfèvres, bronziers, dinandiers, horlogers, les corporations sont évoquées par des chefs-d’œuvres, ces réalisations qui marquent la fin d’une formation : ici une serrure et une clé, là un étalon de poids pour peser les monnaies. Matthias de Visch préfère l’allégorie pour évoquer l’orfèvrerie dans un tableau de 1758 où des putti s’affairent, martèlent et battent le fer pendant qu’il est chaud (ill. 7) . Parmi les objets spectaculaires, le collier de la guilde de Saint-Sébastien de Sainte-Croix réalisé en 1560 est encore utilisé aujourd’hui pour récompenser le gagnant de Tir du roi, un jeu qui consiste à abattre un oiseau en bois.


8. Jan Hals (1620-1654)
Portrait d’un doyen de la guilde brugeoise de saint Michel, 1631
Huile sur toile
Bruges, Musée Gruuthuse
Photo : Musée Gruuthuse
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9. Paul Josef de Cock (1724-1801)
Portrait de Maria Coutteau, 1770-1801
Huile sur toile
Bruges, Musée Gruuthuse
Photo : Musée Gruuthuse
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Signe de luxe et d’élégance la dentelle était portée de multiples manières par les hommes comme par les femmes, selon les modes et les tenues. Diverses pièces sont exposées en regard de portraits. Un large col tombe sur les épaules du doyen de la guilde brugeoise de Saint-Michel, représenté par Jan Hals, tandis que Maria Coutteau peinte par Paul Josef de Cock arbore une coiffe intimidante (ill ). 8 et 9)
Des productions plus exotiques, soie, porcelaine, laque, passaient par Bruges. Le Zwin étant en ensablé un canal vers Ostende fut établi, d’où partait les navires pour la Chine au XVIIIe siècle.

Les salles du XIXe montrent l’engouement pour le néo-gothique à travers une série de sculptures et d’objets d’art. Albrecht de Vriendt en 1887 conçut le décor de la salle gothique de l’hôtel de Ville de Bruges, pour laquelle il déclina des épisodes de l’histoire de la Flandre et de Bruges. Il prépara plusieurs projets qu’il ne retint pas tous.


10. Reconstitution de la décoration de Louis Delacenserie
sur les poutres du grenier
avec la devise Plus est en vous
Bruges, Musée Gruuthuse
Photo : Musée Gruuthuse
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Le parcours s’achève au grenier où sont proposés des ateliers artistiques aux enfants. Il a été décidé de reconstituer la décoration XIXe en inscrivant partout sur les poutres, peintes en bleu et rouge, la devise « Plus est en vous ». L’ensemble est flambant neuf (ill. 10). Les restaurateurs se sont peut-être ici un peu trop surpassés.

Informations pratiques : Musée Gruuthuse, Dijver 17, 8000 Bruges. Tel +32 (0)50 44 87 11. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9h30 à 17h Tarif : 12 € (réduit : 10 €)

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