Corot. Le peintre et ses modèles

Paris, Musée Marmottan, du 8 février au 8 juillet 2018.

Les figures de Corot, voilà un sujet passionnant alors que ce nom fait d’abord penser au paysagiste. Et la première impression de cette exposition est excellente, car les œuvres sont magnifiques, elle sont bien présentées malgré les salles un peu étriquées [1], et l’éclairage évite tout reflet aux tableaux.
Mais le parcours est un peu confus, qui croise sections chronologiques et thématiques. Les œuvres pourraient souvent passer d’une section à l’autre, cela ne changerait pas grand chose. La Mélancolie, par exemple, sujet de l’avant-dernière section de l’exposition, se lit dans presque toutes les figures du peintre… Les textes des cartels sont clairs cependant et on ne peut que conseiller à nos lecteurs d’aller voir cette rétrospective, même si elle ne constitue pas une surprise comme on le lit beaucoup. Cette réunion d’œuvre donne une image un peu différente du peintre que l’on a l’habitude de voir mais n’a rien de révolutionnaire, l’exposition monographique de 1996 ayant déjà abordé cette question [2].


1. Camille Corot (1796-1875)
Liseuse dans la campagne ou Femme lisant
Huile sur toile - 54,3 x 37,5 cm
New York, The Metromolitan Museum of Art
Photo : Didier Rykner
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2. Camille Corot (1796-1875)
Louise Harduin, 1831
Huile sur toile - 55,1 x 46 cm
Washington, The Sterling and Francine Clark Institute
Photo : Didier Rykner
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Nous devrions, en réalité, plutôt parler d’accrochage que d’exposition. Car une exposition, ce sont des œuvres selon un certain ordre assemblé - pour pasticher Maurice Denis - et un catalogue. Lorsque le sujet est complexe, il est parfois possible de le comprendre uniquement grâce à l’accrochage, même sans catalogue, mais il faut alors un véritable travail d’histoire de l’art.
Ici, n’importe quel historien de l’art ou presque aurait pu faire aussi bien que ce qu’on voit actuellement à Marmottan, et sans doute même mieux. Les œuvres sont tellement belles que le visiteur en sortira forcément heureux mais on se demande souvent pourquoi avoir pris tel ou tel parti plutôt que tel autre. L’absence d’un catalogue réellement « pensé » nuit incontestablement au projet.

N’hésitons pas à le dire, cet ouvrage est indigent. Qu’il n’y ait pas de notice est déjà ennuyeux, mais pourrait être admis si chaque œuvre se retrouvait clairement décrite dans les essais. Ce n’est pas le cas. Il n’y a même pas de liste succincte des œuvres exposées, il n’y a aucune bibliographie, ni générale (à l’exception d’un très pauvre « répertoire bibliographique »), aucun historique, aucune provenance, on ne saura en réalité à peu près rien des œuvres exposées. Que les essais ne soient pas mauvais n’est pas suffisant. C’est un gros album, agrémenté de textes assez courts (d’autant que la traduction anglaise prend la moitié du texte), un livre si l’on veut, mais pas un catalogue.


3. Camille Corot (1796-1875)
Marie-Louise Laure Sennegon, nièce de l’artiste, 1831
Huile sur toile - 28,5 x 21,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Didier Rykner
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4. Christen Købke (1810-1848)
Adolphine Købke, sœur de l’artiste, 1832
Huile sur toile - 42 x 35 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre/A. Dequier
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Le début du parcours, consacré essentiellement aux figures intimes, celles de sa famille et de ses amis proches, rappelle que cette production fut assez peu montrée du vivant du peintre qui n’exposa d’ailleurs qu’à quatre reprises des figures au Salon. Ces portraits peuvent avoir une certaine naïveté, mais il s’agit d’une naïveté contrôlée, qu’on peut difficilement imputer à une supposée maladresse de l’artiste pour peindre des figures. Il est d’ailleurs curieux de constater que dans ces portraits, les modèles, quand ils ne sont pas sur un fond neutre, sont représentés dans des paysages dépouillés, différents de ce qu’il peint d’habitude (ill. 2). Le rapport entre les figures de Corot (ill. 3) et celles de Købke (ill. 4) nous semblent évidentes, mais peut-être est-ce fortuit [3]. Sans doute cette proximité a-t-elle déjà été notée, mais sauf erreur - et sans index, retrouver une hypothétique mention dans le catalogue est impraticable - jamais un lien entre les deux peintres n’est évoqué. Il est vrai que l’influence serait plutôt de Corot vers Købke, à condition que ce dernier ait eu connaissance des portraits du premier. Cela démontre en tout cas que le style de Corot n’est pas isolé dans la peinture européenne de la première moitié du XIXe siècle, et qu’il faut sans doute se méfier de l’abus du terme « modernité », véritable tarte à la crème de l’histoire de l’art, qui revient sans cesse dans les textes des essais.


5. Camille Corot (1796-1875)
Marietta ou L’Odalisque romaine, 1843
Huile sur papier marouflé sur toile - 29 x 44 cm
Paris, Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Photo : Petit Palais
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6. Camille Corot (1796-1875)
La Blonde Gasconne, 1831
Huile sur toile - 40 x 30,2 cm
Northampton, Smith College Museum of Art
Photo : Didier Rykner
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Le séjour en Italie fait l’objet de la deuxième section de l’exposition et parfois, comme le dit un essai du catalogue assez justement, on passe du modèle à la figure, c’est-à-dire d’un portrait d’une personne identifiée à la représentation d’un personnage qui n’a plus de nom et montre seulement une paysanne, une musicienne ou un moine anonyme. Parmi les peintures italiennes, la Marietta, dite aussi L’Odalisque romaine (ill. 5), est identifiée par son nom gravée à la pointe du pinceau dans la matière picturale. On voit combien Corot, tout paysagiste qu’il est, et même s’il cacha longtemps cette production plus intime, cherche à se confronter à ses grands devanciers peintre de figures ; on pense ici à Titien, ou à ses contemporains, le parallèle avec La Grande Odalisque d’Ingres étant tout aussi prégnant.
Avec d’autres tableaux, cette volonté de se rapprocher des modèles de la Renaissance se voit encore davantage peut-être, comme avec La Blonde Gasconne (ill. 6) ou la Jeune femme à la jupe rose (ill. 7) qui évoque Raphaël, et se poursuit tard dans sa carrière puisqu’à plus de 70 ans il peint par exemple la Femme à la perle (ill. 8) qui fait évidemment penser à la Joconde.


7. Camille Corot (1796-1875)
Jeune femme à la jupe rose, vers 1845-1850
Huile sur toile - 47,8 x 39,3 cm
Williamstown, The Sterling and Francine Clark Institute
Photo : Didier Rykner
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8. Camille Corot (1796-1875)
La Femme à la perle, vers 1868-1870
Huile sur toile - 70 x 55 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Didier Rykner
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Une section entière de l’exposition est consacrée aux figures de moines qu’il réalisa régulièrement pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. La dernière œuvre peinte par Corot fut d’ailleurs un moine jouant du violoncelle (ill. 9). Ses figures sont toujours ou presque immobiles, pensives, en pleine méditation, et cela est d’autant plus judicieux pour un religieux. De même, Corot aime les gammes colorées sourdes, jouant souvent du monochrome en variant les tons, mais en restant dans une même gamme, comme par exemple pour Haydée, jeune femme en costume grec (ill. 10). Là encore, les moines lui permettent de jouer sur cet intérêt pour les camaïeux.


9. Camille Corot (1796-1875)
Le Moine au violoncelle, 1874
Huile sur toile - 72,5 x 51 cm
Hambourg, Kunsthalle
Photo : Didier Rykner
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10. Camille Corot (1796-1875)
Haydée, jeune femme en costume grec, vers1870-1872
Huile sur toile - 60 x 44 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Didier Rykner
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11. Camille Corot (1796-1875)
Le Repos, dite aussi Bacchante au tambourin, 1860
repris vers 1865-1870
Huile sur toile - 57,8 x 101,6 cm
Washington, National Gallery of Art
Photo : Didier Rykner
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L’influence vénitienne, dont nous parlions déjà plus haut, notamment pour la Marietta est particulièrement prégnante dans ses figures de nus dans des paysages. Il en exposa au Salon, voulant ainsi se poser presque en peintre d’histoire. Le Repos, dite aussi Bacchante au tambourin (ill. 11), est l’une de ces toiles qu’il voulut proposer aux yeux du public. Nous aurions aimé, pour cette recension, en parler un peu davantage. Malheureusement, ayant lu l’essai plusieurs jours auparavant, nous avons été incapable de retrouver rapidement dans le catalogue ce qu’en dit l’auteur. Il semble, a priori n’en dire pas grand chose, mais nous avons assez vite renoncé. Rien de plus agaçant que ces catalogues qu’on ne rouvrira plus car ils sont impossibles à utiliser de manière pratique…


12. Camille Corot (1796-1875)
L’Atelier de l’artiste, vers 1868
Huile sur toile - 61,8 x 40 cm
Washington, National Gallery of Art
Photo : Didier Rykner
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13. Camille Corot (1796-1875)
La Dame en bleu, 1874
Huile sur toile - 80 x 50,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Didier Rykner
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Nous nous contenterons donc de signaler trois tableaux montrés dans les dernière section, intitulée « Les ateliers : une réflexion sur l’art du peintre », même si l’on n’y trouve pas beaucoup de réflexion : l’accrochage côte à côte de deux tableaux presque semblables, L’Atelier du Louvre et celui de Washington (ill. 12) et le tableau ultime, non qu’il s’agisse du dernier peint par l’artiste, mais d’un de ses plus beaux, révélé très tardivement au public, vingt-cinq ans après sa mort : La Dame en bleu (ill. 13). Corot est un peintre admirable, dans ses figures aussi. C’est ce que démontre amplement cette exposition, et ce n’est déjà pas si mal.


Commissaire : Sébastien Allard.


Sébastien Allard, Corot. Le peintre et ses modèles, Hazan, 2018, 192 p., 29 €. ISBN : 9782754114493. (édition français-anglais).


Informations pratiques : Musée Marmottan, 2, rue Louis Boilly, 75016 Paris. Tél : +33 (0) 1 44 96 50 33. Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, le jeudi jusqu’à 21 h. Tarif : 11 € (réduit : 7,50 €).

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