D’une rive, l’autre

Paysages et scènes des bords de l’eau. Peintres anglais et français au XIXe siècle.
Saint-Riquier, abbaye, du 23 juin au 23 septembre 2013.

1. Louis Braquaval (1854-1919)
La Baie de Somme
Huile sur bois - 37 x 45,8 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie
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Le principal intérêt de l’exposition de Saint-Riquier [1] est de présenter, aux côtés de paysagistes renommés, des artistes moins connus tels que Louis Braquaval (ill. 1), Adolphe-Félix Cals, Horace-Raoul Colmaire, Alfred Mouillon... Certains même sont des peintres amateurs mais talentueux comme André Crépin, d’autres jouissent d’un nom célèbre précédé du mauvais prénom, tels Karl Daubigny et Auguste Delacroix.

L’eau décidément coule à flots cet été dans les musées ; le Festival Normandie impressionniste l’a choisie pour thème tandis que dans la Somme, l’abbaye de Saint-Riquier embarque les visiteurs « d’une rive à l’autre » de la Manche, à travers une soixantaine de paysages de France et d’Angleterre du XIXe siècle, issus des collections publiques françaises pour la plupart. La fourchette chronologique est assez large puisque l’on admire des œuvres de Turner (1775-1851) et de Bonington (1802-1828) comme de Signac (1863-1935) et de Ricard-Cordingley (1873-1939).
Les peintres ont accosté à Calais et à Berck, Le Havre et Dieppe, ils ont exploré les dunes de Saint-Frieux, Ambleteuse et Audresselles, la Picardie également, et plus particulièrement la Baie de Somme. Jusque-là tout va très bien mon capitaine, la sélection des œuvres apparaît cohérente et l’on navigue à vue. Mais voilà que surgit Courbet, et avec lui la fraîcheur caverneuse du Puits-Noir... L’ombre d’un doute plane une demi-seconde sur le visiteur. A-t-il bien tout compris ?

2. John Linnell (1762-1882)
River Kennet, near Newbury, 1815
Huile sur tile - 45,1 x 65,2cm
Cambridge, Fitzwilliam Museum
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Le parcours thématique ne plonge pas immédiatement dans la mer ; ce sont des « rivières et ruisseaux » qui se déversent dans la première section ; dans la deuxième stagnent des « zones humides », marais et marécages. Les tableaux exposés devraient en toute logique offrir des vues de l’arrière-pays picard, normand, pas-de-calaisien et anglais. Pas seulement. On pourra ainsi admirer les alentours d’Ornans, mais aussi une rivière presque impressionniste peinte par Alfred Smith, artiste d’origine anglaise qui naquit à Bordeaux, et y resta. Samuel Bough était quant à lui réputé pour ses paysages écossais et l’on se demande quelle est l’identité de cette rivière qu’il a brillamment peinte en 1860. Finalement, John Linnell et sa River Kennet near Newberry (1815), qui trahit au passage une influence des paysages hollandais du XVIIe siècle, remettent le cap vers la Manche (ill. 2).
La deuxième salle exhibe La Mare du village et Les Grenouilles d’Hector Octave Hanoteau. Le visiteur tente de noyer le poisson poliment et de ne pas trop s’étonner de la présence de cet artiste, fondateur de l’École de Briet, dans la Nièvre. Heureusement, dans un coin, une petite Flaque de la Hutte à Saint Frieux de Francis Tattegrain et un Marais au soleil couchant d’Adrien Demont - qui arpenta la côte d’Opale -, permettent de retrouver le fil d’une eau franco-anglaise.

Sans faire de vagues, on peut tout de même s’interroger sur le sujet de l’exposition. Est-on, oui ou non, invité à contempler les rives de la Manche ? Forcément. Car s’il s’agissait d’une exposition plus vaste sur les paysages fluviaux, marécageux et maritimes en France et en Angleterre au XIXe siècle, elle aurait bien trop de lacunes, pas assez de lagunes.
Certains artistes sont d’ailleurs là pour incarner cette fascination réciproque, de part et d’autre du Channel, avec Turner en figure de proue, dont on pourra voir une lithographie, une eau-forte et deux estampes décrivant Tancarville ou Caudebec. Louis Francia émigra à Londres en 1790 avant de retourner à Calais en 1817 où il enseigna la peinture à Bonington. Jules Dupré voyagea outre-Manche en 1831 et fut conquis par Constable. George Chambers fit le trajet inverse et représenta le Mont Saint-Michel en 1838, tandis que Frederic Norie (1834-1892), originaire d’Ecosse, s’installa à Dunkerque. Il y eut des rencontres, des influences, des échanges, mais ceux-ci sont finalement peu mis en valeur par le parcours thématique de l’exposition qui suit davantage des courants aquatiques - rivières, mares, mer - que des courants stylistiques.


3. Auguste Delacroix (1809-1868)
Vue du port de Boulogne, 1835
Huile sur bois - 26,6 x 22,9 cm
Boulogne-sur-Mer, Château-Musée
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4. Paul Signac (1863-1935)
Entrée de port, Portrieux, 1884
Huile sur bois - 15 x 25,1 cm
Cambridge, Fitzwilliam Museum
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Les sections suivantes abordent enfin la mer, en deux parties : l’espace maritime et les ports ; parmi eux, l’épique et monumentale Entrée du port du Havre de Théodore Gudin qui fut l’élève de Girodet et de Gros avant de devenir peintre officiel de la marine en 1830. Les deux salles confrontent des peintures très différentes, trop parfois, car si la comparaison de deux tableaux réalisés à quelques années d’écart peut être intéressante, elle perd son sens lorsque cinquante ans les séparent. Ainsi, la Vue du port de Boulogne d’Auguste Delacroix (ill. 3) et l’Entrée de port, Portrieux de Signac (ill. 4) n’ont en commun que leur petit format. Non seulement ils ne représentent pas le même lieu, mais ils datent respectivement de 1835 et de 1884 ; faut-il vraiment s’étonner que leurs styles soient à ce point contrastés ? La confrontation du Retour de la pêche à Berck de Francis Tattegrain (ill. 5) et du Bateau sardinier en pêche de Maxime Maufra (ill. 6) semble plus justifiée, les peintres étant contemporains. Tous deux montrent des bateaux de pêche, sur une mer agitée, sous un ciel menaçant, dans un superbe camaïeu de bleus et de gris ; mais l’un, réaliste et minutieux, choisit un point de vue très bas qui donne toute sa tension dramatique à la composition, tandis que l’autre opte pour une touche impressionniste et s’intéresse davantage à la traduction d’une atmosphère.


5. Francis Tattegrain (1852-1915)
Retour de la pêche à Berck, 1878
Huile sur toile - 176,5 x 135,4 cm
Senlis, Musée d’Art et d’Archéologie
Photo : Musée de Senlis
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6. Maxime Maufra (1861-1918)
Bateau sardinier en pêche, 1er quart du XXe siècle
Huile sur toile - 60 x 81 cm
Le Havre, Musée Malraux
Photo : Musée Malraux
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Une autre salle déploie plus spécifiquement des paysages de la baie de Somme, du réalisme de Jules Dupré qui décrit les Chaumières d’une rue du Crotoy (1865-1875), au romantisme de Léon Cogniet qui se souvient des falaises au bourg d’Ault (1874). Louis Braquaval (1854-1919) et Samuel Frère (1845-1931), peintre amateur, s’intéressent aux derniers feux du soleil couchant (ill. 1).


7. Karl Daubigny (1846-1886)
Les Dunes de Saint-Quentin-en-Tourmont (Somme), vers 1880
Huile sur toile - 50,2 x 114, 2 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie
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8. Georges Ricard-Cordingley (1873-1939)
Effets de vagues, 1ère moitié du XXe siècle
Huile sur carton - 27,9 x 39,8 cm
Boulogne-sur-Mer, Château-Musée
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La partie intitulée « Représentation sociale du littoral : oisifs et population laborieuse » décline pêcheurs et bergers, peints par Firmin-Gérard (1838-1921), Horace Colmaire en 1895, ou Eugène Chigot en 1893. Colmaire, élève de Léon Bonnat, de Jules Adler et de Raymond Allègre, joue sur le clair-obscur et le contrejour, donnant au pasteur une dimension presque divine, tandis que Chigot formé chez Paul Vayson, Cabanel, Bonnat également, décrit une pêcheuse de crevette dans des couleurs vives et claires.
Et les oisifs ? Ils paressent on ne sait où, trop occupés à ne rien faire, sans doute, pour venir jusqu’à Saint-Riquier. En effet, aucun tableau - malgré l’intitulé de la section - n’a été emprunté pour illustrer l’arrivée des premiers plaisanciers de bord de mer et le développement des loisirs balnéaires à la fin du XIXe siècle, plus particulièrement sur les plages normandes qui en furent le théâtre privilégié. Seule une peinture d’Auguste Delacroix, anachronique, montre des personnes raffinées en costume XVIIIe, se promener sur la grève et faire l’aumône à une fillette pauvrement vêtue.

9. Henry Moore (1831-1895)
Marine, 1887
Huile sur toile - 51 x 76,5 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : Musée d’Orsay
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Il s’agit finalement d’une charmante exposition, qui n’a pas vraiment de sens, ni de prétention, mais se contente de réunir des tableaux sur le thème de l’eau, pour le plaisir de l’œil si ce n’est de l’esprit. Elle se conclut sur « les flux et reflux, géologie marine ». Les nuages surplombant les dunes de Saint-Quentin-en-Toumont peints par Karl Daubigny (1846-1886) (ill. 7) moutonnent de la même manière que les vagues de Georges Ricard-Cordingley (1873-1939) dans un tableau carte-postale (ill. 8). Marée Basse à Audresselles rappelle que Carolus-Duran fut aussi un paysagiste ; sur sa toile se fondent le sable, la mer et le ciel, délimités seulement par des rochers noirs. Une superbe Marine d’Henry Moore achève le parcours (ill. 9). On aimerait en savoir davantage sur ce peintre, malheureux homonyme d’un sculpteur fameux. Le visiteur curieux se précipitera donc sur l’ouvrage - bilingue - qui accompagne l’exposition (et qui n’est pas un catalogue), afin de lire, dans les dernières pages, les notices biographiques des artistes. Il se retrouvera le bec dans l’eau. Car certaines de ces notices, et notamment celle d’Henry Moore, résument des articles de Wikipedia, en reprenant des phrases entières, sans apporter de valeur ajoutée. D’autres sont tirées des sites internet de galeries d’art. D’ailleurs, les artistes les plus méconnus - donc absents de l’Encyclopédie en ligne - ont droit à une biographie d’une phrase, sans que des recherches plus approfondies n’aient été entreprises. On ne saura donc rien d’André Jules Léopold Crépin (1847-1927), si ce n’est qu’il est « né à Ponthoiles, et fut un paysagiste amateur fils de riches propriétaires terriens ». On ne connaîtra pas davantage Louis-Evrard-Conrad de Kock « né vers 1815 et actif à Jersey dans les années 1840 ». Quant à G. Reeve, « graveur à Londres où il se manifesta entre 1811 et 1887 », il restera inconnu. L’exposition pourtant, présente leurs œuvres, d’une rive à l’autre de l’oubli.

Commissaire : Jean-Luc Maeso, avec le concours de Marie-Pascale Prévost-Bault.


Collectif, D’une rive, l’autre, Abbaye de Saint-Riquier – Baie de Somme, 2013, 128 p., 20 €. ISBN : 9782952370585


Informations pratiques Abbaye de Saint-Riquier – Baie de Somme, place de l’église, 80135 Saint-Riquier. Tél : +33 (0)3 22 71 83 99. Ouvert tous les jours de 10h à 19h. Tarif : 3 € (réduit : 2 €).

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