Dorignac, corps et âmes

Paris, Musée de Montmartre, du 15 mars au 8 septembre 2019

1. Georges Dorignac (1879-1925)
Femme nue, 1914
Crayon noir sur carton contrecollé sur papier - 100 x 74,5 cm
Paris, Centre national des arts plastiques
Photo : Cnap / Ville de Grenoble /
JL Lacroix
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Apollinaire et Rodin ne portent pas le même regard sur l’art de Dorignac : le premier considère qu’il « peint des ombres chinoises », le second qu’il « sculpte ses dessins  ». Et l’on est tenté de partager l’avis de Rodin devant ces visages et ces corps noirs subtilement modelés au fusain et à la pierre noire (ill. 1).

Mort à 46 ans et tombé dans l’oubli, Georges Dorignac a ressurgi au Salon du dessin en 1998 sur le stand de la galerie Chantal Kiener. Plusieurs expositions lui ont été consacrées en 2016 et 2017, à la Galerie Malaquais tout d’abord (voir l’article) puis aux Musées de Bordeaux et de Roubaix. Cette année, c’est au tour du Musée de Montmartre de réunir 85 œuvres, certaines inédites, beaucoup conservées en collections privées. Le parcours est à la fois chronologique et thématique, l’art de Dorignac se divisant en trois parties : ses débuts en couleurs, sa période noire et rouge qui fit sa célébrité, et sa production décorative. Les commissaires ont choisi de confronter ponctuellement ses œuvres à celles d’autres artistes qui permettent d’évoquer les influences qu’il subit, tandis que les cartels sont des citations de critiques plus ou moins récentes, notamment de Gaston Meunier du Houssoy qui fut son ami et mécène, auteur d’un article sur ses dessins [1].

2. Georges Dorignac (1879-1925)
Mère et enfant (le câlin), 1906
Huile sur toile - 101 x 81 cm
Collection particulière
Photo : bbsg
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Dorignac se forma à l’école municipale des Beaux-Arts de Bordeaux. Il s’installa à Paris en 1899 et fit un passage éclair à l’Ecole des Beaux-Arts dans l’atelier de Léon Bonnat avant de partir quelque temps pour l’Espagne. Revenu à Paris, il exposa dès 1901 au Salon des Indépendants aux côtés d’artistes espagnols tels que Isidre Nonell i Monturiol et Dario de Regoyos. Après avoir vécu à Montmartre, Dorignac s’installa dans le quartier de Montparnasse, à la Ruche, en 1910 où il côtoya Modigliani, Soutine, Chagall. Ses quatre filles épousèrent les peintres Haïm Epstein et André Hébuterne, et les sculpteurs Louis Dideron et Marcel Damboise.

L’exposition s’ouvre sur les couleurs tendres de ses premières peintures réalisées dans une veine impressionniste, des portraits d’enfants et des maternités joyeuses proches de l’art de Renoir ou de Morisot (ill. 2). Il s’intéressa aussi au paysage, représentant notamment les bords de Seine à l’aquarelle, manifestement influencé par le pointillisme.
Dans les années 1912-1914, la couleur disparut au profit de l’ombre. « Pas la couleur, rien que la nuance [2] ». Il dessina des têtes isolées d’un côté et des corps sans visages de l’autre, noirs ou rouges selon la technique utilisée, fusain, pierre noire, sanguine, les mêlant parfois. De face ou de profil, ces têtes ont pour certaines des visages impassibles, des airs d’idoles qui ne sont pas sans évoquer les sculptures khmer ou les portraits du Fayoum. Cernées d’un contour net, elles ont des traits épurés, un grain de peau velouté (ill. 3). Mais il représenta aussi des visages tourmentés, creusés par un lavis doré ; parfois ce sont des portraits clairement identifiés comme celui de Soutine (ill. 4). Au milieu de ces effigies sur papier, une tête en bronze de Rodin, celle de Pierre de Wissant, bourgeois de Calais aux traits anxieux, montre à quel point l’art de Dorignac est sculptural.


3. Georges Dorignac (1879-1925),
Portrait de femme au chignon, vers 1913
Pierre noire et lavis de noir
sur papier - 56 x 44 cm
Paris, Galerie de Bayser
Photo : Galerie de Bayser
Photo : Galerie Malaquais / Laurent Lecat
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4. Georges Dorignac (1879-1925)
Portrait de Soutine,
Pierre noire, lavis noir et jaune doré sur papier
Paris, Galerie Malaquais
Photo : Galerie Malaquais
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Il saisit aussi sur de grandes feuilles de papier des corps dont le visage se cache du spectateur, des nus féminins aux postures compliquées, souvent douloureuses, ou bien des travailleurs en plein effort - haleur, haleuse, femme à la fourche - auxquels il confère une dignité monumentale qui rappelle l’art de Jean-François Millet ou de Constantin Meunier(ill. 5) ; des figures d’une « orgueilleuse simplicité » comme l’écrivit Gaston Meunier du Houssy, présentées sur un fond neutre hors de tout contexte.
Une danseuse en tutu évoque directement Degas tout en montrant la spécificité de Dorignac qui choisit des corps massifs et puissants. Ses dessins furent exposés à la galerie Durand-Ruel en 1913 dans le cadre de la « Cinquième exposition de la Société Moderne ».


5. Georges Dorignac (1879-1925)
Haleuse, 1912
Sanguine sur papier - 71 x 47,2 cm
Collection Meunier du Houssoy
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6. Georges Dorignac (1879-1925)
Les Biches, vers 1922
Fusain, pastels ou craies de couleur, rehauts de craie blanche sur papier - 150 x 300 cm
Collection particulière
Photo : bbsg
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À partir de 1913, il se consacra davantage aux arts appliqués. Il réalisa des cartons, dessinés ou peints, pour des tapisseries, des mosaïques ou des vitraux ; il conçut aussi des projets pour des céramiques ou de la dinanderie en collaboration avec André Méthey et Jean Dunand.
La tonalité change : loin de la sobriété de ses dessins noirs, il multiplie les détails décoratifs dans de grandes compositions où se mêlent les références médiévales et orientales. Jeanne écoutant les voix est un carton de tapisserie créé en 1918 qui met en scène la bergère dans un jardin luxuriant, un mille-fleurs inspiré à la fois des enluminures et des tapisseries du Moyen Age, ainsi que des tapis persans. La composition des Les Biches (ill. 6), toute en courbes et contrecourbes, suggère qu’il s’intéresse moins au volume qu’au trait, et cherche moins à souligner la puissance des figures que leur valeur décorative. Il traite de la même manière les animaux et les végétaux qui entourent la Vierge à l’enfant alors que Marie et Jésus affichent un hiératisme digne de l’art roman. Le Mandala de 1920 témoigne du syncrétisme de ses références. Dans ce projet de mosaïque ou de tapisserie, dont on peut voir un dessin préparatoire et une huile sur toile, l’artiste évoque les différentes religions à travers une multitude de symboles. Il reprend des motifs de son répertoire, tels que le grand nu féminin noir recroquevillé. Étonnamment, peu de ses projets furent réalisés, sans doute par manque d’argent et de mécènes.


7. Georges Dorignac (1879-1925)
Christ en croix, vers 1917-1918
Huile sur toile vers 1917-1918
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8. Dragon
dessin pour la partie basse du projet de vitrail
Le Christ en Croix, vers 1917-1918
Fusain sur papier
Collection particulière
Photo : bbsg
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L’exposition du Musée de Montmartre se termine dans la basilique du Sacré-Cœur où est exposé un grand Christ en croix, projet de vitrail (ill. 7). Le dessin préparatoire de la partie basse a refait surface, qui montre Satan sous la forme d’un dragon, prêté par la galerie Chantal Kiener (ill. 8).
Dans ces années 1920, Dorignac délaissa le Salon des Indépendants pour le Salon d’Automne dont il conçut l’affiche en 1922. Il exposa aussi à la galerie Marcel Bernheim en 1924 aux côtés d’Henri Manguin, de Charles Camoin ou de Georges d’Espagnat, puis la galerie lui consacra une rétrospective en 1925 peu de temps avant sa mort et une seconde posthume en 1926. On ne sait s’il fut un « artiste savant qui se trompe » comme le jugea Guillaume Apollinaire, il resta en tout cas inclassable, ce qui explique en partie qu’il fut négligé par l’histoire de l’art.

Commissaires : Marie-Claire Mansencal et Saskia Ooms.


Collectif, Georges Dorignac, Corps et âmes, Musée Montmartre 2019 64 p. 12 € ISBN 9782954796604


Marie-claire Mansencal, Georges Dorignac, le maître des figures noires, Passage 2016, 176 p. 19 ISBN 978-2847423341


Informations pratiques : Musée Montmartre, 12 rue Cortot, 75018 Paris. Tél : +33 (0) 1 49 25 89 39. Ouvert tous les jours de 10h à 19h, jusqu’à 22h le jeudi en juillet et en août.

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