Fêtes et Kermesses au temps des Brueghel

Cassel, Musée de Flandre, du 16 mars au 14 juillet 2019

La Danse de la mariée du musée de Détroit, La Noce villageoise et La Kermesse du Kunsthistorisches Museum de Vienne sont les trois seules œuvres peintes connues de Pieter Brueghel l’Ancien sur le thème des fêtes villageoises. Précisons qu’exclues du prêt, nous ne les verrons à Cassel qu’à travers le prisme de dispositifs numériques. Si l’on redoutait une exposition Brueghel sans Brueghel, le projet d’envergure de la commissaire de l’exposition Sandrine Vézilier-Dussart – directrice du musée – se révèle tout à fait convaincant. Ce qui est d’autant plus rassurant qu’il mobilise, pour la première fois depuis la réouverture du musée de Flandre en 2010, l’ensemble des espaces d’expositions disponibles, reléguant en réserves la totalité des collections permanentes.


1. Johann Theodor de Bry (1561-1623)
Sebald Beham (1500 -1550)
La Grande Kermesse
Eau-forte - 10,7 × 28,5 cm
Gravelines, Musée du dessin
et de l’estampe originale
Photo : Musée du dessin
et de l’estampe originale de Gravelines
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2. Pieter Aertsen (vers 1507/1508-vers 1575)
Fête villageoise avec danse paysanne
Huile sur bois - 21,3 × 29, 4 cm
Collection privée
Photo : Collection privée
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En cette année de commémoration du 450e anniversaire de la mort du maître flamand, Cassel réunit quatre-vingt douze œuvres autour du sujet des « Fêtes et Kermesses au temps des Brueghel ». Quatre sections chronologiques retracent l’histoire du thème dans l’art des Pays-Bas du XVe au XVIIe siècle. Des prémices, l’exposition présente de rustres paysans d’Albrecht Dürer, des compositions gravées de kermesses et de noces paysannes des années 1520-1530 par Sebald Beham (ill. 1) et Erhard Schön mais aussi quelques peintures de genre, de Pieter Aertsen notamment (ill. 2). Les compositions de Pieter Brueghel l’Ancien sont donc moins novatrices pour leur thème, préexistant, que par le traitement réservé à ce dernier. Elles sont illustrées par des gravures contemporaines et par les répliques supposées de ses suiveurs, au premier rang desquels figurent ses fils Pieter II dit Brueghel le Jeune et Jan I dit Brueghel de Velours dont douze œuvres sont ici rassemblées. A celles-ci, s’ajoutent les œuvres de nombreux autres de ses successeurs longtemps maintenus dans son ombre, de Pieter Balten et Martin I van Cleve à Hans Bol, Jacob I Savery et David I Vinckboons puis Adraian Brouwer et David II Teniers. Ils s’affranchiront peu à peu du modèle brueghélien, la taverne en plan serré remplaçant les processions panoramiques (ill. 3), les fêtes galantes inspirées du gothique tardif - assorties ou non de la parabole du Fils prodigue - réapparraissant (ill. 4).


3. Adriaen Brouwer (vers 1604-1638)
Kermesse villageoise
Huile sur bois - 35 × 56 cm
Audenarde, cabinet Jan Fyt
Photo : Audenarde, cabinet Jan Fyt
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4. David I Vinckboons (1576-1631)
Scène galante dans un jardin
Huile sur bois - 28,4 × 43,7 cm
Amsterdam, Rijksmuseum
Photo : Rijksmuseum
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Soulignons deux très beaux prêts obtenus par Cassel. Issue des collections royales britanniques, La Fête villageoise de Jan I Brueghel (ill. 5), magnifique huile sur cuivre aux glacis colorés éclatants est exceptionnelle dans la carrière de l’artiste qui a peu traité le sujet des fêtes paysannes. Le grand dessin de David I Vinckboons (ill. 6) prêté, pour la première fois par le Statens Museum for Kunst de Copenhague, est tout aussi remarquable. Cette Kermesse de la saint Georges avec l’hôtel de ville d’Audenarde, préparatoire à la gravure de Nicolas de Bruyn, également exposée (Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique), a inspiré de multiples versions peintes dont celles, issues de collections privées, de Louis de Caulery et Barthomomeus Grodonck présentées ici.


5. Jan I Brueghel (1568-1625)
Fête villageoise, 1600
Huile sur cuivre - 47,6 × 68,6 cm
Londres, Royal Collection Trust
Photo : Londres, Royal Collection Trust
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6. David I Vinckboons (1576-1631)
La Kermesse de la Saint-Georges avec l’hôtel de ville d’Audenarde, vers 1602
Crayon, encre brune et lavis - 45 × 71,1 cm
Copenhague, Statens Museum for Kunst
Photo : Copenhague, Statens Museum for Kunst
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Revenons au corpus des fêtes et des kermesses dans l’œuvre de Brueghel l’Ancien. Aux trois célèbres fêtes paysannes peintes à la fin de sa vie en 1566-1567 s’ajoutent deux compositions gravées antérieures, La Kermesse de Hoboken, d’après un dessin aujourd’hui conservé à la Courtauld Gallery de Londres, et La Kermesse de la Saint-Georges - éditées à Anvers à la fin des années 1550 par Bartholomeus de Mompere et Hieronymus Cock - ainsi qu’une gravure posthume, La Danse de noces, réalisée en 1570 par Pieter van der Heyden d’après un modèle de Brueghel inconnu à ce jour. Toutes trois sont présentées dans l’exposition. A celles-ci s’adjoignent les œuvres supposées de son invention - aujourd’hui perdues - mentionnées par les sources anciennes (biographie de Karel van Mander éditée en 1604, inventaires après décès de Jean Noirot en 1572 ou d’Alexander Voet en 1689) ou illustrées par les nombreuses répliques de ses fils et de ses émules. Citons parmi elles La Noce villageoise dont plusieurs versions, plus grivoises, sont attribuées à Pieter II Brueghel (ill. 7) ou les compositions du Cortège de noces peintes à la fois par Jan I Brueghel, Pieter II Brueghel et Martin I van Cleve (ill. 8). Si l’élaboration du modèle de la fête brueghélienne est définitivement collective, le panel des sujets demeure restreint. Les fêtes sont toujours religieuses et leur célébration populaire toujours privilégiée, qu’elles soient liées au calendrier liturgique - la fête de la Saint-Martin, la kermesse de la saint Georges ou de la saint Sébastien, Mardi Gras, l’arbre de mai - ou au sacrement du mariage - cortège, repas, bal et rite de la mariée en pleurs.


7. Atelier de Pieter II Brueghel (1564-1638),
Noces villageoises dans une taverne,
vers 1620
Huile sur bois - 77 × 107,5 cm
Florence, Musei del Bargello
Photo : Florence, Musei del Bargello
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8. Martin I Van Cleve (1527- vers 1577/1581)
Le Cortège de noces
Huile sur toile - 155,3 × 256 cm
Anvers, The Phoebus Foundation
Photo : Anvers, The Phoebus Foundation
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Outre le traitement de l’espace - point de vue en plongée, alternance des espaces vides et animés, concomitance des scènes intérieures et extérieures, procession sinueuse -, mentionnons quelques-uns des motifs récurrents attribués à Brueghel l’Ancien, repris, copiés et transformés à sa suite : le noceur portant une bourse autour du cou, le fou poursuivi par des enfants ou les pièces de théâtre, jouées sur des tréteaux - La Mariée sale (un jeune marié simplet et surtout aviné découvre avec stupeur sa nouvelle épouse disgrâcieuse) et le mari caché dans une hotte surprenant sa femme en plein adultère avec un moine occupant le haut du répertoire. Les objets symboliques équivoques - instruments de musique, aliments, animaux - et les saynètes truculentes, à connotations érotiques et scatologiques essentiellement, occupent également une place de choix dans ces compositions très codifiées.

Sans se départir totalement de l’héritage satyrique de ses prédécesseurs, Pieter Brueghel l’Ancien révolutionne le genre par son regard bienveillant sur la société paysanne. Ses fêtes et kermesses sont avant tout conçues comme des témoignages sociologiques réalistes, courts répis à une vie de labeurs, parenthèses utopistes dans un monde chaotique et violent. Nous renvoyons, à ce sujet, aux différents essais du remarquable catalogue de l’exposition ainsi qu’à l’étude de 2006 de Walter Gibson, intitulée Pieter Bruegel et l’art du rire, qui remet en cause la thèse longuement admise selon laquelle les compositions de Brueghel sont des sommes érudites truffées d’allusions caustiques, moralisatrices et, pour la plupart, sibyllines.

Commissaire : Sandrine Vézilier-Dussart.

Sous la direction de Sandrine Vézillier, Fêtes et Kermesses au temps des Brueghel, Editions Snoeck, 2019, 145 p., 39 €. ISBN : 9789461615411.

Informations pratiques : Musée départemental de Flandre, 26 Grand Place, 59670 Cassel. Tél : +33 (0)3 59 73 45 59. Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Tarifs : 8 € (réduit : 6 €).

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