Georges-Antoine Rochegrosse, les fastes de la décadence

Moulins, Musée Anne-de-Beaujeu, du 29 juin 2013 au 5 janvier 2014.

1. Georges Rochegrosse (1859-1938)
Andromaque, 1883
(non exposé à Moulins)
Huile sur toile - 479 x 335 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMN-GP
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De Georges Rochegrosse, beaucoup ne connaissent qu’un seul tableau, l’impressionnant Andromaque du Musée des Beaux-Arts de Rouen (ill. 1). Œuvre saisissante à la fois par la taille et par la violence de la scène représentée, elle marque forcément les visiteurs, engendrant chez eux des impressions contradictoires : une certaine admiration pour la force de la peinture mais aussi un sentiment de gêne. N’est-on pas là, au delà de la peinture d’histoire, dans une scène de théâtre un peu kitsch ? L’artiste ne va-t-il pas trop loin ? Edmond About n’écrivit-il d’ailleurs pas, à propos de cette toile : « Trop de cadavres en scènes, trop de têtes coupées, trop de sang coagulé » ?

Il fallait donc un certain courage pour oser monter une rétrospective Rochegrosse. Nous nous sommes rendu à Moulins en craignant que ce caractère excessif ne cache finalement un peintre médiocre, confondant le talent avec l’accumulation. Nous avions tort, même si la réussite de l’exposition est sans doute autant due aux choix des commissaires qu’au talent du peintre. On devine parfois dans celui-ci une propension à la vulgarité ou au trivial dont le pire exemple est une scène orientaliste qui ressemble au plus mauvais Etienne Dinet. S’il ne fallait pas occulter cet aspect de son art, on est heureux qu’il soit juste évoqué. Peintre parfois inégal, Rochegrosse est capable des plus grandes réussites. C’est surtout cela que l’on retiendra.
Monter une telle exposition était difficile : la plupart de ses immenses tableaux de Salon ont disparu ou demeurent roulés dans des réserves inaccessibles. Ils n’auraient de toute façon pas pu tenir dans les salles du Musée Anne de Beaujeu, mais beaucoup sont connus par la photographie et on peut les voir projetés sur un mur dans un diaporama. Plusieurs de ces œuvres non exposées bénéficient également d’une notice dans l’excellent catalogue, bien illustré et où la vie de l’artiste et les différents aspects de sa production font l’objet de longs développements. Il est intéressant de constater que ce sont parfois les musées de province qui font un travail que certains grands musées négligent de plus en plus…


2. Georges Rochegrosse (1859-1938)
Panneau de boiserie peint provenant de la villa
Banville à Lucenay-les-Aix, vers 1880-1885
Huile sur panneau - 82,6 x 72,2 cm
Moulins, Musée Anne-de-Beaujeu
Photo : Christian Parisey (CG03)
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3. Georges Rochegrosse (1859-1938)
Panneau de boiserie peint provenant de la villa
Banville à Lucenay-les-Aix, vers 1880-1885
Huile sur panneau - 88,5 x 77,4 cm
Moulins, Musée Anne-de-Beaujeu
Photo : Christian Parisey (CG03)
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Comment qualifier l’art de Rochegrosse ? Il fut marqué par divers courants, notamment par le symbolisme, sans jamais adhérer réellement à l’un d’eux. Le parcours de l’exposition n’est ni chronologique ni vraiment thématique car soumis aux contraintes de l’accrochage. Il commence avec des panneaux japonisants qui se trouvaient dans l’appartement et dans la maison de Théodore de Banville et qui font aujourd’hui partie des collections du musée de Moulins. Le poète était en effet le beau-père de Rochegrosse et vivait depuis longtemps avec sa mère lorsque son père mourut en 1874. Cette relation avec Banville, qui l’encouragea et le soutint beaucoup dans sa carrière, explique en partie l’intérêt du peintre pour le théâtre, l’opéra et la littérature, qui se traduisit par une importante activité d’illustrateur.
Ces panneaux ont été peints avant 1878 pour ceux de l’appartement, et en 1880 pour les autres (ill. 2 et 3). L’artiste a à peine vingt ans et il fait déjà preuve d’une grande imagination qui sera l’une de ses caractéristiques principales. Leur fraicheur, leur gaieté et la vigueur de leurs tons sont remarquables. Cette qualité de coloriste est aussi une des signatures de Rochegrosse ce qui fait regretter encore davantage que certaines de ses grandes compositions ne soient plus connues que par des photos noir et blanc.

4. Georges Rochegrosse (1859-1938)
Portrait de jeune homme, 1900
Huile sur toile - 28,2 x 28,2 cm
Moulins, Musée Anne-de-Beaujeu
Photo : Jérôme Mondière
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La salle suivante [1] montre des tableaux de petite taille, portraits, scènes d’intérieur, et même un paysage pur, une rareté chez l’artiste qui témoigne d’un intérêt réel pour les impressionnistes. Les amateurs de manichéisme en seront, avec lui, pour leurs frais. A contrario de certains de ses confrères peintres d’histoire, Rochegrosse (qui échoua au concours du prix de Rome) ne critique pas les avant-gardes. A propos d’une esquisse d’un décor pour la galerie des machines de l’Exposition universelle de 1900, il écrit : « C’est un essai de mise en pratique, pour la grande décoration, de la théorie impressionniste qui m’a toujours passionnément intéressée […]. Pour que les peintures se voient bien en bas […] il y aurait intérêt à tenter la dissociation des tons – le principe même qui produit des effets d’une vibration et une luminosité m’intéresse dans les œuvres des Monet, des Sisley, des Pissarro, des Renoir. Au lieu de tons mélangés, pour les modeler, j’ai donc procédé par hachures et pointillés de tons vibrants juxtaposés. »
Cette liberté dans sa peinture se voit, par exemple, dans un Portrait de jeune homme appartenant au Musée de Moulins (ill. 4), particulièrement beau et lumineux.

5. Georges Rochegrosse (1859-1938)
Le chevalier aux fleurs, 1894
Huile sur toile - 235 x 376 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/H. Lewandowski
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Amateur de musique et d’opéra, Rochegrosse s’intéresse avant tout à Wagner dont il s’inspira à maintes reprises. Deux grands tableaux sont accrochés dans les salles suivantes. Le premier, appartenant au Musée de Vendôme, figure une scène des Maîtres chanteurs, dans un style qui se rapproche de celui de Jean-Paul Laurens. Le second (ill. 5) est beaucoup plus étonnant et s’inspire d’une scène de Parsifal, Les Filles-Fleurs, mais d’une manière très libre. L’artiste veut en effet « généraliser, et comme symboliser l’idée même de la scène. L’être épris de l’idéal, les yeux fixés vers son but, marche à travers la vie, presque sans s’apercevoir des tentations, sans entendre les voix qui l’appellent en dehors de sa route ».
L’œuvre est donc, de l’aveu même de son auteur, symboliste. Sa réalisation, avec ces coloris crus et sa technique que la critique de l’époque rapprocha de celle des Impressionnistes, peut dérouter ou rebuter, mais elle laisse difficilement indifférent.


6. Georges Rochegrosse (1859-1938)
Le Phare des Casquets, illustration pour
L’Homme qui rit de V. Hugo, vers 1886
Aquarelle - 46 x 32,5 cm
Moulins, Musée Anne-de-Beaujeu
Photo : Christian Parisey (CG83)
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7. D’après Georges Rochegrosse (1859-1938)
Première de couverture du Scarabée
d’or d’Edgar Allan Poe, traduit par Charles Baudelaire

Paris, A. & F. Ferroud, 1926
Moulins, Musée Anne-de-Beaujeu
Photo : Jérôme Mondière
Photo : RMN-GP/H. Lewandowski
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L’exposition fait logiquement une grande place à son activité d’illustrateur, souvent avec des dessins, des gouaches ou des aquarelles préparatoires qui étaient ensuite transmises au graveur. Ce qui frappe là encore, c’est la variété du style qui s’adapte souvent à l’auteur de l’ouvrage. Pour Zola, Rochegrosse se fait réaliste comme dans La Mort de Hourdequin, pour Flaubert et Salammbô il exécute à l’aquarelle dans des formats réduits de grande scènes épiques qui pourraient aisément être agrandies à la taille des toiles de Salon. Pour illustrer L’homme qui rit, il semble s’inspirer de Victor Hugo dessinateur (ill. 6). Il se rapproche parfois de l’art nouveau comme dans ses illustrations d’Edgar Allan Poe (ill. 7)… S’il ne s’agit sans doute pas d’un projet pour une illustration, on ne résistera pas au plaisir de reproduire une très belle aquarelle sur papier, avec son cadre peint d’origine qui prolonge le décor hors de la composition (ill. 8).


8. Georges Rochegrosse (1859-1938)
Vent d’Automne
Aquarelle - 57 x 75 cm (avec le cadre)
Moulins, Musée Anne-de-Beaujeu
Photo : Didier Rykner
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9. Georges Rochegrosse (1859-1938)
La France en Afrique, dit aussi La Conquête de l’Afrique, 1895
Huile sur toile - 53 x 63 cm
Paris, Mobilier National
Photo : Didier Rykner
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Rochegrosse voyagea pour la première fois en Algérie en 1894 et s’y attacha au point d’y séjourner régulièrement, puis d’y faire construire une villa à l’architecture mauresque à Alger, et une résidence d’été au bord de la mer à Sidi Ferruch. Il y réalisa également des décors et y laissa quelques grandes toiles. Malheureusement, leur sort n’est pas connu, il n’est en tout cas pas précisé dans le catalogue. Malgré les limites que nous signalions au début de cet article, certains tableaux orientalistes, parfois proches de Henri Regnault (Portrait d’un chef oriental, galerie Vincent Lécuyer), ou inspirés par la littérature (Salammbô, du Musée Anne-de-Beaujeu, qui fait la couverture du catalogue) sont de belle qualité.
On pourra cependant préférer, dans l’inspiration exotique, la tapisserie La France en Afrique, dite aussi La Conquête de l’Afrique, dont un carton et un modello (ill. 9) appartenant au Mobilier National sont exposés. Certes, cette scène où la France est montrée comme une figure lumineuse apparaissant aux africains éblouis n’est de nos jours pas très politiquement correcte. On se gardera cependant de juger selon nos critères contemporains une scène réalisé en 1895. On signalera d’ailleurs que cette œuvre de propagande coloniale ne reflète pas les sentiments du peintre qui écrivit par exemple à propos de l’Algérie : « notre arrivée dans LEUR pays a fait peut-être un peu de bien au point de vue pratique, et tant de mal au point de vue moral ! ».
Sur le plan purement artistique, cette œuvre est particulièrement impressionnante, d’une qualité plastique remarquable proche de l’art nouveau et anticipant même (le hiératisme de la figure de la France) un certain formalisme que l’on retrouvera une trentaine d’années plus tard au Palais de la Porte Dorée.
Un autre aspect de l’art de Rochegrosse, la céramique, n’a pu être évoqué que par un dispositif audiovisuel, et cela est fort dommage. Si l’on comprend que le vase La Guerre, du Musée Borély à Marseille, n’a pu être prêté en raison de sa fragilité, on regrette qu’aucun des magnifiques dessins préparatoires pour le décor (ill. 10), conservés à la Manufacture royale de Sèvres, n’ait été prêtés. Leurs reproductions dans le catalogue montre en effet des feuilles d’une incontestable beauté.


10. Georges Rochegrosse (1859-1938)
Étude de tête coupée pour le vase de la Guerre
Craie noire et lavis sur calque - 20 x 32 cm
Sèvres, Cité de la Céramique
Photo : Cité de la Céramique
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11. Georges Rochegrosse (1859-1938)
Du Sang, des larmes..., 1920
Huile sur toile - 400 x 620 cm
Villers-Cotterêts, Musée Alexandre-Dumas
Photo : François Vizzavona
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12. Georges Rochegrosse (1859-1938)
La Mort de la Pourpre, 1914
Huile sur toile - 219 x 298 cm
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Photo : A. Guillard
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L’exposition se termine sur quelques grands formats, dont certains assez tardifs. Parmi ceux qui n’ont pas été retrouvés, La Mort de Babylone était le plus grand : pas moins de 7 mètres de haut sur 9 de large. Un autre, Du Sang, des larmes…, de 1920 [2] vient d’être retrouvé roulé dans le grenier du Musée Alexandre-Dumas à Villers-Cotterêts (ill. 11). Il témoigne de la manière dont Rochegrosse fut marqué par les destructions de la Première guerre mondiale, ce qu’on voit aussi dans Martyre d’une cathédrale (Reims, Musée des Beaux-Arts).
D’autres grands formats sont roulés en réserve : L’Assassinat de l’empereur Geta au Musée de Picardie ou La Folie du roi Nabuchodonosor au Musée des Beaux-Arts de Lille... L’Andromaque de Rouen, déjà citée, est représentée ici par une esquisse récemment montrée à Angers, mais on peut voir dans l’exposition La Mort de la Pourpre (ill. 12), étrange composition peinte en 1914, où le cadavre d’Orphée, au premier plan, est pleuré par un homme (le peintre lui même ?) devant un grand paysage industriel. La mort de la peinture d’histoire ? La crainte devant l’avènement de la modernité ? Ces grandes usines qui crachent leur fumée et viennent tuer la beauté pourraient aussi, d’une façon anachronique mais qui parle à nos yeux d’hommes du début du XXIe siècle, symboliser la pollution : Rochegrosse prophète de l’écologie ? L’artiste n’a pas fini de nous surprendre…


Visite filmée de l’exposition (réservée aux abonnés de La Tribune de l’Art) :



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Commissaires de l’exposition : Laurent Houssais, Judith Henon, Maud Leyoudec.


Laurent Houssais, Georges-Antoine Rochegrosse. Les fastes de la décadence, Mare & Martin, 2013, 218 p., 29 €. ISBN : 9791092054170.


Informations pratiques : Musée Anne-de-Beaujeu, place du colonel Laussedat
03000 Moulins. Tél : +33 (0)4 70 20 48 47. Ouvert du mardi au samedi de 10 h à 12 h et 13 h à 18 h, le dimanche de 13 h à 18 h en juillet et août ; du mardi au samedi de 10 h à 12 h et 14 h à 18 h, le dimanche de 14 h à 18 le reste de l’année. Tarif : 5 € (réduit : 3 €).

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