Géricault. Au cœur de la création romantique

1. Théodore Géricault (1791-1824)
Tête d’étude, 1818-1819
Huile sur toile - 54 x 45 cm
Clermont-Ferrand, Musée d’Art Roger Quilliot
Photo : MARQ
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Un tableau autrefois donné à un grand artiste cesse-t-il d’être beau ou même intéressant parce que cette attribution lui est retirée ? Cette question peut sembler absurde. Elle ne l’est pourtant pas tant que cela si l’on en croit l’attitude de certains conservateurs qui s’empressent alors de le rejeter dans l’obscurité des réserves, le nom semblant avoir plus d’importance que l’œuvre elle-même. Rien que pour cela, il faut savoir gré à Bruno Chenique et à la conservation actuelle du Musée d’Art Roger-Quillot d’avoir remis au jour une toile (ill. 1) autrefois donnée à Géricault, puis qui lui fut retirée et immédiatement enlevée de la vue du public, comme s’il fallait cacher une œuvre sous prétexte qu’elle est anonyme.

Cette tête d’homme refait donc surface, attribuée sans réserve aucune par le commissaire de l’exposition à Théodore Géricault. C’est bien évidemment son droit d’historien de l’art spécialiste de l’artiste qui, comme il le dit dans l’essai introductif (Questions de méthode), peut (et doit selon lui) « se prononcer clairement [...] et affirmer haut et fort : "oui, pour moi, c’est bien une toile autographe du maître". » Il n’y a donc dans cette exposition aucun « attribué à », un intitulé qu’il trouve trop prudent. On lit un peu plus loin que « le nombre d’années [passées à étudier un artiste] n’est pas toujours suffisant pour atteindre [cette] "vérité" [de l’attribution] ou, tout au moins, accéder à une forme de certitude et, en fin de parcours, à l’adhésion de la communauté des historiens de l’art. » Manifestement, et fort heureusement, Bruno Chenique semble donc avoir évolué dans sa conviction que seule une fréquentation quotidienne avec un artiste depuis des dizaines d’années autorise un historien de l’art à donner son avis sur une toile, ce qui ne donnait qu’à lui même ou presque la légitimité pour attribuer (ou non) un tableau à Géricault.

Nous ne discuterons pas ici, malgré tout, de l’attribution de ce « nouveau » tableau ni de quelques autres dans l’exposition même si elles ne sont pourtant pas forcément toujours évidentes. L’exercice est complexe : ayant effectué la visite en compagnie d’un ami historien de l’art, fin connaisseur de l’œuvre de l’artiste, celui-ci se montrait séduit par toutes ces nouvelles propositions, y compris deux esquisses du Radeau (l’une, partielle, en collection privée, l’autre au Musée d’Angers) qui nous laissaient nous-même pourtant dubitatif.
On peut cependant se demander pourquoi le tableau du musée auvergnat serait forcément préparatoire au Radeau de la Méduse alors que rien ne le relie à la composition, à l’exception du modèle qui pourrait être le même que celui de l’homme à l’extrême-gauche dans le tableau du Louvre, et des deux mains de Noir qui le saisissent par les épaules (mais n’y-avait-il que sur la Méduse que l’on trouvait des hommes de couleur ?).


2. Théodore Géricault (1791-1824)
Esquisse pour le Radeau de la Méduse, 1818-1819
Huile sur papier - 23,5 x 34 cm
Paris, collection particulière
Photo : Lumière Technology
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3. Théodore Géricault (1791-1824)
L’Argu en vue. Etude pour le Radeau de la Méduse, 1818-1819
Plume et encre brune - 24,5 x 30,2 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMNGP/P. Bernard
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Peu importe, après tout, les querelles attributionnistes. L’important est bien la qualité de cette exposition, remarquablement didactique et intelligemment accrochée, riche en œuvres méconnues voire totalement inédites, qui permettent de comprendre aussi bien la genèse du Radeau de la Méduse (qui, évidemment, n’a pu faire le voyage), que la manière dont l’artiste travaillait.
Des esquisses présentées, on pourra admirer particulièrement celle, jusqu’ici inédite, conservée dans une collection particulière (ill. 2). Plusieurs dessins magnifiques pour la composition d’ensemble, notamment ceux de Lille et de Rouen (ill. 3), et des études de figures isolées complètent un ensemble déjà fort conséquent où l’on regrette cependant l’absence de la gouache acquise il y a peu par le Musée du Louvre (voir la brève du 9/12/04).

Une autre section est consacrée aux études de figures isolées qui, sans être forcément directement préparatoires aux personnages du Radeau, présentent avec elles des affinités incontestables. Là encore, plusieurs œuvres récemment attribuées sont proposées dont on retiendra notamment, en collection particulière, un beau Portrait de naufragé très proche de celui de Besançon et un dessin représentant une Tête d’Oriental et étude de jambe droite.
On s’attarde ensuite sur les fragments anatomiques, têtes et membres dont Géricault a multiplié les représentations pour atteindre au plus près la vérité des cadavres qu’il a représentés sur son grand tableau. Là encore, une ou deux œuvres sont données sans hésitation à Géricault après être récemment réapparues ou avoir été mises en doutes dans la littérature récente.

4. Théodore Géricault (1791-1824)
La main gauche de l’artiste, 1823
Crayon noir, lavis de sanguine, crayon bleu - 23 x 29,7 cm
Paris, collection particulière
Photo : RMNGP
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L’exposition se conclut sur au moins deux chefs-d’œuvre du dessin français, des études de mains, la main gauche de l’artiste pour être précis appartenant toutes deux à une collection privée parisienne (ill. 4), et proches de celle du Louvre. Terriblement affaibli par la maladie qui devait l’emporter, Géricault, alité, dessine ce qu’il a sous les yeux. Ces œuvres sont à la fois admirables et très émouvantes, surtout lorsque l’on voit le masque décharné du peintre au moment de sa mort.

Nous avons ici à maintes reprises chanté les louanges de la technique de numérisation multispectrale élaborée par la société Lumière Technology. Une grande partie des œuvres présentée à cette exposition en a bénéficié, et il est dommage que le catalogue n’en donne pratiquement aucune trace. Il s’agit avant tout d’un outil - mais quel outil ! - qui permet de mieux comprendre les tableaux et la manière dont ils sont peints. Il peut apporter des arguments à certaines attributions et il est dommage qu’il ne soit pas mieux exploité ici.
Il reste que les textes du catalogue sont passionnants. L’absence de notice n’est pas trop gênante puisque les sections sont clairement définies par genre, chacune étant explicitée par un court essai.
Sidonie Lemeux-Fraitot et Anne-Charlotte Cathelineau ont écrit respectivement deux chapitres, l’un sur la question de la « tête d’étude », l’autre sur la fascination de Géricault pour Michel-Ange. Mais Bruno Chenique est le principal auteur de ce livre avec plusieurs études très remarquables dont une plongée chronologique (et très instructive) dans la réception du Radeau de la Méduse après la mort de l’artiste.
Peut-on seulement regretter que les fixations que fait l’auteur sur certains biographes anciens resurgissent une nouvelle fois dans un article tout entier consacré à Clément, comme s’il n’avait pas déjà tout dit à ce sujet ? Mais qu’un spécialiste de Géricault présente une forme de monomanie est, finalement, assez rassurant.

Commissaires : Bruno Chenique et Anne-Charlotte Cathelineau.

Sous la direction de Bruno Chenique, Géricault, au cœur de la création romantique. Études pour Le Radeau de la Méduse, 2012, Nicolas Chaudun, 286 p., 32,50 €. ISBN : 9782350391342.


Informations pratiques : Musée d’Art Roger-Quilliot, Quartier historique de Montferrand, Place Louis-Deteix, 63100 Clermont-Ferrand. Tél : 00 33 (0)4 73 16 11 30. Ouvert du mardi au vendredi de 10 h à 18 h, samedi et dimanche de 10 h à 12 h et de 13 h à 18 h. Tarif : 5 € (réduit 3 €).

Site du musée

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