Giacomo Puccini et les arts visuels

Per Sogni e per Chimere. Giacomo Puccini e le arti visive.
Lucca, Fondazione Centro Studi Ragghianti, du 18 mai au 23 septembre 2018.

1. Plinio Nomellini (1866 - 1943)
Crépuscule à Torre del Lago,1901
Huile sur toile - 96 × 96 cm
Collection Piero Masoni
Photo : Fondazione Ragghianti
Voir l´image dans sa page

En Italie Carlo Ludovico Ragghianti, historien, critique et résistant (1910-1987) fut – avec Roberto Longhi, Federico Zeri et quelques autres – l’un des phares de l’histoire de l’art au XXe siècle. Sa fondation, qu’abrite avec sa vaste bibliothèque le couvent de San Micheletto à Lucques, présente cet été une exposition tout à fait remarquable consacrée aux rapports du compositeur Giacomo Puccini avec les artistes de son temps. Avec une grande compétence philologique et un sens historique très sûr, ses commissaires ont réuni un ensemble d’œuvres et de documents souvent inédits, assez fourni pour nourrir un catalogue bilingue, italien-anglais, de 391 pages où sont savamment illustrées les quelques 120 œuvres exposées à la Fondation.

C’est à Plinio Nomellini (ill. 1), déjà célébré dans l’exposition de Gênes sur Rubaldo Merello (voir l’article), que revient en 1907 le titre, transposé à l’exposition lucquoise, de « peintre des songes » (« pittore dei sogni »). Mais les neuf sections du catalogue – sur Puccini et les arts visuels, Gênes, Milan, Torre del Lago, les demeures pucciniennes, Chini, Nomellini, « La Bohème », les dessins de Puccini lui-même (ill. 2), plus une bibliographie essentielle dans la section 10 – déploient un horizon artistique bien plus large que le symbolisme fin-de-siècle auquel « songes et chimères » pourraient faire initialement penser.

2. Giacomo Puccini (1858-1924)
Autocaricature, lettre à Luigi Illica, octobre 1895
Encre noire - 21 × 14,5 cm
Piacenza, Biblioteca comunale Passerini-Landi
Photo : Fondazione Ragghianti
Voir l´image dans sa page

En effet Giacomo Puccini, musicien qu’on ne peut réduire à la culture symboliste ou même à l’Art Nouveau [1], se forme à Milan dans les derniers temps du réalisme et de la « scapigliatura », pour finir par collaborer avec un artiste de la stature de Galileo Chini (ill. 3). Ce dernier, peintre, céramiste et décorateur, fut le représentant de la plus moderne avant-garde toscane vers 1905, avant de devenir le maître incontesté d’un style Liberty cosmopolite, ouvert à la culture viennoise comme aux civilisations d’Asie, dont Puccini restitue la fascination dans Madame Butterfly et Turandot [2]. Si Chini reste certainement l’artiste le plus proche de Puccini par l’esthétique autant que par l’inspiration, notamment en raison de leur collaboration pour les scénographies de Turandot (achevées après la mort du compositeur en 1926), il ne faut oublier ni l’influence sur Puccini d’Alberto Martini (1876-1954), puissant graveur d’une imagination extraordinaire, plus tard compagnon des surréalistes ; ni la proximité esthétique de Puccini (initialement rétif au divisionnisme !) avec Gaetano Previati et le déjà cité Nomellini, chef de file dont la Fondazione Ragghianti expose le chef-d’œuvre lunaire de 1899, Sinfonia della Luna (ill. 4), intense quadriptyque dominé par un astre jaune flottant sur des tourbillons de lumière mauve et bleue.


3. Galileo Chini (1873-1956)
Canal à Bangkok, 1912
Huile sur toile - 125 × 125 cm
Collection Signorini
Photo : Fondazione Ragghianti
Voir l´image dans sa page

De telles proximités cachent une réciprocité artistique dont l’exposition, voilà sa valeur, décline les évolutions multiples entre les années 1890 et 1924, l’année même du décès de Puccini à Bruxelles. En effet, les collaborations professionnelles qui s’échelonnent à partir de Manon Lescaut déteignent sur la vie privée du compositeur de Tosca et de La Bohème au point que certains artistes, comme Carlo Bugatti ou Duilio Cambellotti (1876-1960), participent à la décoration de nombreuses demeures pucciniennes. Or Cambellotti, artiste de premier ordre, inconnu du grand public français, résume bien à lui seul la génialité de l’art italien entre les deux guerres dans tous les domaines artistiques, y compris le décoratif, comme l’atteste la riche exposition qui lui est dédiée jusqu’au 11 novembre 2018 à la Villa Torlonia.


4. Plinio Nomellini (1866-1943)
Symphonie de la lune, 1899
Huile sur toiles - 174 × 346 cm (105 × 125 cm, 106 × 62 cm, 39 × 50 cm, 105 × 125 cm)
Venise, Galleria Internazionale d’Arte Moderna di Ca’ Pesaro
Photo : Archivio Fotografico - Fondazione Musei Civici di Venezia
Voir l´image dans sa page

L’éclairage porté sur le cercle du Puccini « intime », permet au visiteur de l’exposition comme au lecteur du catalogue, de se familiariser avec un milieu vivace où se croisent et cohabitent graveurs, peintres, décorateurs, architectes et sculpteurs. Signalons à ce titre les œuvres frémissantes de Paolo Troubeztkoy (1866-1938) en plâtre et en bronze, dont un buste de Puccini et une figure en pied du ténor Caruso dans la Fanciulla del West [3]. Le sens quasiment physique de cette cohabitation d’artistes transparaît parfaitement dans les salles, puis dans les pages que les commissaires consacrent au petit monde de Torre del Lago, là où Puccini s’était fait construire une villa aux bords du lac de Massaciuccoli, pur « Eden », selon ses dires, situé sur les terres du comte Ginori-Lisci, l’héritier des fameuses céramiques florentines Ginori. Les eaux du lac, aujourd’hui asphyxié par la pollution, étaient alors d’un gris-azur encerclé de collines d’oliviers, paysage diapré, verdoyant et lyrique lové sous le mont Quiesa, qui devait enchanter les peintres d’atmosphère comme Nomellini, Tommasi (ill. 5), Pagni et Fanelli, dont certains résidaient en ce lieu [4] depuis les temps de La Bohème. Ainsi Galileo Chini rencontra-t-il probablement le compositeur lucquois dans la maison de Nomellini, qui jouxtait la villa de Puccini à Torre del Lago. Depuis 1896 tous ces amis, que devaient rejoindre Lorenzo Viani et les époux Gambogi (peintres un peu oubliés dans le catalogue), communiaient dans une forme diffuse d’art total toutefois solidement nourrit de volailles – Puccini fut toujours grand chasseur – de chansons et de beuveries campagnardes au « Club de la Bohème », petit cénacle rustique dans une cabane de pêcheur bâtie de planches et de roseaux [5].


5. Angiolo Tommasi (1858-1923)
Femme en barque sur le Lac de Massasciuccoli , vers 1899
Huile sur toile - 45 × 79 cm
Collection privée
Photo : Fondazione Ragghianti
Voir l´image dans sa page

En 1921 l’exploitation industrielle de la tourbe du lac, pour produire du sulfate d’ammonium et du goudron, devait finir par éloigner Puccini et Nomellini de ce paradis aquatique, à jamais détruit par les énergies fossiles. Réfugié à Viareggio, dans une nouvelle propriété édifiée par Francesco Pilotti selon ses goûts et sur ses plans, Puccini – dessinateur et caricaturiste de lui-même [6] – devait y connaître son dernier havre de création musicale [7].

Commissaires : Fabio Benzi, Paolo Bolpagni, Maria Flora Guibilei et Umberto Sereni.


Collectif, Per sogni e per chimere. Giacomo Puccini e le arti visive, Fondazione Centro Ragghianti, 392 p., 35 €. ISBN : 9788889324431.


Informations pratiques : Fondazione Centro Studi Ragghianti, Via San Micheletto n. 3, Lucca. Tél : +39 0583 467205. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 h à 19 h. Tarif : 5 € (réduit 3 €).
Site internet.

Vos commentaires

Afin de pouvoir débattre des article et lire les contributions des autres abonnés, vous devez vous abonner à La Tribune de l’Art. Les avantages et les conditions de cet abonnement, qui vous permettra par ailleurs de soutenir La Tribune de l’Art, sont décrits sur la page d’abonnement.

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.