Interview d’Alexandre Giquello, président de Drouot Enchères

Alexandre Giquello
Photo : Didier Rykner
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C’est peu dire que notre éditorial sur l’hôtel Drouot a suscité des réactions. Outre les nombreuses et très majoritaires approbations que cet article a entrainées, nous avons reçu dès le lendemain un appel d’Alexandre Giquello, le président de Drouot Enchères depuis juin 2017. Celui-ci a proposé que nous nous rencontrions et nous lui avons immédiatement suggéré de faire cela sous la forme d’une interview. Nous avons mis un peu de temps à le mettre en forme, et nous le publions alors qu’une assemblée générale des actionnaires de Drouot a eu lieu ce soir jeudi 4 avril, qui avait été convoquée avant même la parution de notre article (et qui s’est selon nos informations bien passée). Ceci est la preuve que nos réflexions sont également partagées par beaucoup d’autres. Alexandre Giquello a d’ailleurs reconnu que sur un certain nombre de points - pas sur tous - il partageait notre constat et nos propositions. Il nous a donc accordé une interview sans langue de bois.

Alexandre Giquello : Avant de commencer cette interview, je voudrais vous donner quelques chiffres. Vous expliquez en commençant votre article que l’activité de l’hôtel Drouot n’a jamais été aussi faible en ce début d’année. D’une certaine manière, « perception is reality », donc je ne souhaite pas discuter cette impression. Mais en 2018, en janvier-février, nous avions fait 87 ventes pour 15,8 millions d’euros avec 89 000 visiteurs. Sur les mêmes mois en 2019, il y a eu 103 ventes pour 17,6 millions d’euros avec 95 000 visiteurs.

La Tribune de l’Art : Peut-être, mais il reste que l’activité en ce début d’année, même si elle est un peu plus élevée que l’an dernier, reste très basse. On a l’impression que la saison n’a commencé que mi-mars…

Traditionnellement, je crois les gens n’aiment pas vendre en janvier et février, pas plus qu’en septembre. Aujourd’hui, un client vendeur, qu’il s’agisse d’une petite ou d’une grosse collection, ne comprend pas si vous lui annoncez une vente au mois de septembre, ou au mois de janvier. Il vous dit non, je veux vendre en juin ou en décembre. Auparavant vous aviez beaucoup de ventes sans contraintes, des ventes de succession par exemple, ce qui est beaucoup moins vrai. On nous dit que Drouot veut supprimer ce qu’on appelle les ventes courantes. Mais ce n’est pas le cas. Ce qui est vrai cependant, c’est que les transports, la main-d’œuvre, le coût du travail en général ont beaucoup augmenté, et que parallèlement le prix du mobilier classique s’est effondré. Il y a 20 ans c’était très facile de faire une vente courante : on arrivait dans la maison, on enlevait tout et il y avait une chaîne ininterrompue entre le transport et la mise en salle. Drouot a beaucoup souffert de l’affaire des commissionnaires. Il y a eu des dérapages inadmissibles, mais il faut reconnaître qu’ils apportaient une qualité de service exceptionnelle. À l’époque la manutention des commissionnaires était incluse dans tout le package, tandis qu’aujourd’hui on doit payer la manutention de l’hôtel, la manutention des transporteurs… L’organisation d’une petite vente d’un fonds de maison, qui va rapporter par exemple 30 000 €, a désormais une rentabilité toute relative et mes confrères ne souhaitent plus faire ces ventes là. À la limite, ils les font à Drouot Nord, c’est-à-dire Drouot Montmartre, ce que d’ailleurs vous regrettez. Pourtant, je profite de cette interview pour signaler à tout le monde que nous avons réinstauré il y a plusieurs semaines, voire plusieurs mois, la possibilité de faire à Drouot le vendredi des ventes en direct, c’est-à-dire sans exposition (on voit le matin et on vend juste ensuite) comme c’est le cas à Drouot Montmartre.

Je ne le savais pas.

Non seulement vous ne le savez pas mais les confrères ne le savent pas non plus car il n’y a aucune demande ! Nous avons toujours eu historiquement un problème de communication à Drouot et c’est peut-être à nous de faire un effort en martelant davantage les informations et en les renvoyant plusieurs fois. Les ventes de succession en direct le vendredi à Drouot, c’est déjà une réalité, mais ce n’est pas encore utilisé car nous sommes encore entre deux histoires : celle de Drouot Montmartre, et notre départ de Drouot Montmartre car le lieu - qui n’appartient pas à Drouot - va être vendu. Les ventes de télévision, électroménager, matelas et je ne sais quoi se feront dans un autre endroit qui reste à trouver, et Drouot pourra récupérer les ventes de succession.
Votre réflexion sur la baisse des ventes à Drouot, vous n’êtes pas le seul à la faire. Mais il y a beaucoup de ventes qui ne se font plus à Drouot. Rappelez-vous les ventes de vin. Elles ont lieu en ligne désormais, car le transport des bouteilles n’est pas bon. Il y a énormément de ventes qui se font aujourd’hui sur internet, c’est vrai et il y a donc moins de ventes physiques. Nous devons y réfléchir. Je croise beaucoup d’anciens de Drouot, des amoureux de Drouot comme vous qui me disent qu’il faut faire quelque chose.

Justement, Drouot dématérialise de plus en plus de ventes sur internet. Est-ce que cela ne revient pas à scier la branche sur laquelle vous êtes assis ?

Si des ventes sont faites uniquement sur Drouot online, c’est pour supprimer tous les coûts annexes. Malheureusement c’est le sens de l’histoire. Mais il faut relativiser. Ces ventes uniquement sur internet concerne quel type d’objets ? Essentiellement des multiples : du vin comme je vous le disais, mais aussi des montres, des gravures… Très peu de tableaux, de sculptures ou de dessins, ou alors les invendus qu’on repasse en ligne pour essayer de trouver de nouveaux acheteurs.

Ne faudrait-il pas, comme je l’ai écrit, s’ouvrir davantage aux commissaires-priseurs de province ?

Mais là encore, actuellement c’est déjà le cas. Nous sommes déjà ouverts aux commissaires-priseurs de province, et s’ils ont une belle vente, c’est déjà possible. Mais personne ne nous le demande.

N’est-ce pas - c’est un commissaire-priseur de province qui me l’a dit - parce qu’ils se sont longtemps senti mal traités par les commissaires-priseurs parisiens ?

Oui, c’est malheureusement vrai. J’ai fait une vente avec un confrère de province, très sympathique. Mais quand je lui ai proposé d’organiser la vacation à Drouot il m’a dit « jamais de la vie ». Je n’ai rien pu faire d’autant qu’il avait la majorité de la vente et que je n’avais que quelques lots. Cela va peut-être changer, je l’espère. Il est vrai que les confrères de province qui ont une très belle vente ont envie de valoriser leur salle, et on peut les comprendre.

Que dites-vous à ceux qui, comme moi, estiment que la programmation erratique des ventes est très gênante ?

Sur l’organisation des expositions, je suis assez d’accord avec vous. Il est vrai qu’il est compliqué d’arbitrer entre les confrères qui veulent telle salle tel jour et notre volonté de ne pas fermer l’hôtel. Cela marchait plus facilement avant parce que, comme je vous l’ai dit, il y avait toutes ces ventes qui aujourd’hui ont disparu. Mais je crois qu’il faut vraiment revenir à ce rythme des expositions le mardi et le jeudi… Ce sont aussi des confrères qui ont demandé de vendre le jeudi parce que cela les arrangeait. Mais je crois effectivement qu’il y a quelque chose à revoir. Il est important de savoir à l’avance quand ont lieu les expositions et les ventes.

Et la fermeture du samedi ?

C’est un vrai problème. Car quand je dis à mes clercs « on expose le samedi », ils ne sont pas ravis. Ils ont envie d’avoir leur week-end. Et mes confrères ne demandent pas non plus souvent l’ouverture du samedi, qui nous coûte. On l’exige néanmoins pour certaines spécialités parce que c’est important de toucher une clientèle de particulier, mais les salles sont rarement louées le samedi.

L’étage fermé, ce n’est pas non plus bon pour l’image de Drouot…

Cela partait pourtant d’un bon sentiment : on pensait qu’avoir un étage bien rempli était mieux que d’avoir deux étages avec des portes fermées, qui me dépriment. Et puis, il y a des questions de sécurité d’installation des vigiles. Mais peut-être faut-il y réfléchir…

Une autre chose qui m’a choqué - et je n’étais pas le seul - c’est la semaine où l’hôtel des ventes a fermé pour un salon du street art…

Cette manifestation, qui a très bien marché, avait pour objectif de montrer que Drouot est une place de marché, un lieu culturel où l’on peut faire des conférences, des tables-rondes ou des expositions. Lorsque nous organisons des expositions nous-même, cela est gratuit, mais quand on s’allie à District 13 qui est cette société qui fait du street art, il était normal, comme pour tous les salons, de faire payer l’entrée. Le point avec lequel je suis d’accord avec vous, c’est qu’on a ouvert, puis on a fermé pour District 13, et ensuite on a rouvert. Ce n’était pas idéal. Nous en avons souvent parlé en conseil. Mais pour des raisons évidentes, il ne peuvent pas être prêts début septembre au moment où Drouot ouvre….

Que diriez-vous à certains de vos confrères qui disent que la location des salles est trop chère et qui vont vendre hors de Drouot ?

Vous avez parlé de louer en fonction du chiffre d’affaire, mais c’est déjà le cas. Ce qui m’intéresse le plus, c’est de savoir pourquoi certains confrères vont dans les salles à côté, notamment la salle Rossini et la salle Millon. Une location de salle annexe coûte 2500 euros alors qu’à Drouot, on va se retrouver à 4500… Très bien. Mais on vous donne les clés de la salle pour 2500 euros et c’est tout. Votre transport, vous ne le payez pas ? La manutention à l’intérieur vous ne la payez pas ? Il n’y a pas de gardien, pas d’assurance, pas de vigile, pas d’hôtesse… Le jour où il y a un problème dans ces salles, comment fait-on ? Si j’ai un tableau important que j’expose à Drouot, je peux le descendre au coffre. On a une salle des coffres extraordinaire au troisième sous-sol. Tout est compris : le matériel, l’électricité, les spots, les tapissiers, le service de presse aussi. Ce n’est pas du tout le même service. Il faut prendre tout cela en compte… Je suis tellement reconnaissant envers Drouot car quand j’ai racheté l’étude de Paul Renaud, j’ai remboursé grâce à Drouot. S’il n’y avait pas eu Drouot je ne sais pas comment j’aurais fait ? C’est pour ça que quand on m’a demandé de m’occuper un peu plus de l’hôtel je l’ai fait très volontiers car je lui dois bien cela. Maintenant, il faut savoir faire des efforts, et quand je fais des ventes importantes je paye plus cher et je paye pour les petites ventes et c’est très bien, c’est la règle du jeu. Je respecte la démarche de mes confrères qui préfèrent vendre ailleurs, je ne la critique pas, mais je pense différemment.

Le 4 avril, vous avez donc une assemblé générale extraordinaire. Qu’allez-vous proposer ?

Nous allons essayer d’avancer sur plusieurs sujets qui ont tous pour objectif de moderniser notre outil de travail. Lorsque le monopole est tombé, ce qui était tout à fait normal car cela allait dans le sens de l’histoire, les commissaires priseurs ont décidé de reprendre l’hôtel en société commerciale pour mutualiser cet outil de travail. Très rapidement il y a eu des OPA, la plus connue étant celle de Pierre Bergé, qui a été très près de réussir. Je ne sais pas si cela aurait été mieux ou moins bien, mais ce qui est certain c’est que je n’aurais pas pu développer ma propre maison de vente. J’avais été sollicité pour être salarié chez Pierre Bergé en m’expliquant que je serais la « force vive » de l’étude dans dix ans. Mais je ne suis pas du tout dans cette idée de créer un hôtel des ventes intégré. Je considère au contraire que Drouot est une place de marché, et cela rejoint ce que vous dites d’ailleurs. Je ne peux pas me comparer à une maison comme Christie’s ou Sotheby’s. Nous nous plaçons à une toute autre échelle, c’est tout à fait normal. Mais grâce à cet outil mutualisé nous existons, nous avons vraiment notre mot à dire, et surtout, j’insiste nous n’avons pas à rougir de la façon dont nous travaillons. Parce que ce binôme que nous avons créé avec les experts, je considère que c’est une vraie plus-value. Je veux demander une adaptation de notre outil en assemblée générale extraordinaire pour que ce soit les maisons de vente qui puissent acheter et par ce fait que les maisons de vente valorisent leur propre outil de travail. Cette réforme de la structure même du groupe Drouot est fondamentale à mes yeux et je tiens énormément à doter Drouot Patrimoine d’un outil moderne et pragmatique. En outre, le conseil d’administration proposera également une réforme des conditions de location de salles pour tenter de libéraliser l’activité et optimiser les périodes d’ouverture. Il s’agirait de donner la priorité absolue aux actionnaires mais de permettre, dès qu’il y a des disponibilités, d’ouvrir davantage. Mais tout cela passe par un vote en assemblée générale car je tiens beaucoup à ce que les décisions stratégiques soit prises dans ce contexte afin d’avoir une grande légitimité et d’éviter toute contestation future. Il y a des confrères très opposés à l’ouverture qui considèrent qu’il faut être soi dedans soit dehors. Et que si vous choisissez d’être dehors c’est à vos risques et périls. Parce qu’évidemment il n’y a pas du tout le même achalandage. Malheureusement, aujourd’hui le constat est implacable. Je ne dis pas que la politique menée depuis dix ans était une mauvaise politique parce que quand j’étais à l’époque jeune commissaire-priseur, j’étais tout à fait d’accord avec celle-ci. Mais aujourd’hui il y a internet et des maisons de vente qui se sont installées toutes seules dans leur coin et qui ont prospéré, sans Drouot. Et il faut observer cela, il faut le respecter et il faut s’adapter. Aujourd’hui il n’est plus temps de rester sur les acquis. L’ouverture de Drouot aux non actionnaires est demandée par un certain nombre de mes actionnaires, je ne sais pas si c’est la solution miracle mais je me dois de la soumettre à l’assemblée et on verra bien ce qui se passe.

Propos recueillis par Didier Rykner

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