Japonismes Impressionnismes

Giverny, Musée des Impressionnismes, du 30 mars au 15 juillet 2018

1. Maurice Denis (1870-1943)
Régates à Perros-Guirec, 1892
Huile sur toile - 42,C x 33,5 cm
Quimper, Musée des Beaux-Arts de Quimper
Photo : MBA Quimper
Voir l´image dans sa page

Mêmes les Bretonnes sont japonaises. Du moins japonisantes. Leurs silhouettes ondulantes sous la pluie dans un tableau de Sérusier, ou bien fantomatiques, devant le clapotis décoratif des vagues, chez Maurice Denis (ill. 1), rappellent les estampes d’Utagawa Hiroshige. L’influence des « images du monde flottant » (ukioy-e) sur les peintres occidentaux de la fin du XIXe siècle est évoquée au musée de Giverny pour quelques semaines encore.

Sous l’ère Meiji (1868-1912), le Japon s’ouvrit à l’Occident, contraint par les Américains, il faut bien le dire. Et c’est tout un univers artistique qui se révéla à l’Europe. Le public parisien le découvrit dans les Expositions universelles de 1867 et de 1878, puis dans les galeries Georges Petit en 1883 et Durand-Ruel en 1893, enfin à l’École des Beaux-Arts en 1890. Siegfried Bing fut l’une des figures de proue de cet engouement nippon qui donna naissance au japonisme [1] ; non seulement il participa à l’organisation de plusieurs de ces événements, mais il créa la revue Le Japon artistique.

2. George Henrik Breitner r (1857-1923)
Jeune fille au kimono blanc, 1894
Huile sur toile - 59 x 57 cm
Amsterdam, Rijksmuseum
Photo : Rijksmuseum
Voir l´image dans sa page

Étonnamment, le titre et l’affiche reflètent assez mal l’exposition de Giverny. Le titre tout d’abord n’annonce que « les impressionnismes », terme qui, même au pluriel, intègre difficilement les Nabis alors que ceux-ci occupent une place importante dans les salles. Quant à l’affiche, elle est tirée d’un tableau un peu terne de Signac, Femme se coiffant, dans lequel la référence au Japon n’a rien d’évident : on remarque à peine les céramiques asiatiques sur la commode et les éventails sur le mur. La couverture du catalogue suggère un rapprochement de la toile de Signac (peut-être un peu tiré par les cheveux, justement) avec une estampe d’Utamaro croquant une femme de dos qui se regarde dans un miroir ; or le parallèle n’est pas fait sur l’affiche. Enfin, et surtout, l’exposition montre justement que l’influence du Japon sur la peinture occidentale va bien au-delà de la simple citation de motifs.

3. Henri Guérard (1846-1897)
Oiseaux sur une branche au clair de lune
Lavis d’encre et peinture argentée sur toile - 29 x 57 cm
Paris, Galerie Berès
Photo : bbsg
Voir l´image dans sa page

Le parcours commence par ce premier aspect évident avec des peintures dans lesquelles s’invitent des objets japonais : paravents, estampes, céramiques, soieries, kimonos, éventails. La Jeune Fille au kimono blanc de Breitner (ill. 2) côtoie la femme au kimono bleu de William Merritt Chase ; l’une rêveuse s’abandonne sur le sofa, dans une pose faussement naturelle et réellement charmante, l’autre fixe le spectateur avec une nonchalante assurance ; l’une vient des Pays-Bas, l’autre des États-Unis.
Les commissaires ont en effet obtenu des prêts de musées américains, anglais, allemands, hollandais, espagnols, mais aussi de collections particulières, ce qui permet d’admirer des œuvres moins souvent vues. Il est dommage, en revanche, que les reproductions du catalogue soient médiocres.

Tout un pan de mur déploie des éventails décorés de paysages ou de scènes de genre par Signac, Maxmilien Luce, Pissarro, Bonnard ou encore Gauguin. On est séduit par les oiseaux d’Henri Guerard (ill. 3), les chauve-souris de Giuseppe De Nittis, les petits rats (d’opéra) d’Edgar Degas. Ces éventails bien sûr étaient moins destinés à venter ces dames qu’à vanter les mérites des peintres qui relèvent brillamment le défi du format semi-circulaire.


4. Utagawa Hiroshige (1797-1858)
Les Rizières d’Asakusa pendant la fête du Coq
Suite des Cent Vues célèbres
Estampe - 33,8 x 22,9 cm
Giverny, Fondation Claude Monet
Voir l´image dans sa page
5. Katsushika Hokusai (1760-1849)
Cascade de Kirifuri au mont Kurakami
dans la province de Shimotsuke

Suite de la Tournée des cascades de toutes les provinces
Estampes - 36,5 x 24,2 cm
Giverny, Fondarion Claude Monet
Voir l´image dans sa page

Les deux sections suivantes sont consacrées aux estampes, celles que les peintres occidentaux collectionnèrent, celles qu’ils réalisèrent eux-mêmes. Un ensemble de gravures japonaises décline des paysages, des scènes de la vie quotidienne et de pièces de théâtre. Les artistes les plus connus dans ce domaine sont sans doute Katsushika Hokusai et Utagawa Hiroshige (ill. 4 et 5), Kitagawa Utamaro également, qui privilégie les figures féminines et les portraits d’acteurs. Outre ses fameuses Vues du mont Fuji, Hokusai est l’auteur de Manga, véritable répertoire iconographique sur la vie quotidienne des paysans, pêcheurs, artisans, dans lequel puisèrent les artistes européens.


6. Mary Cassatt (1844-1926)
La Toilette, vers 1891
Pointe sèche, vernis mou et aquitaine en couleurs - 32,2 x 26,7 cm
Paris, Bibliothèque national de France
Photo : BnF
Voir l´image dans sa page
7. Edouard Manet (1832-1883).
Le Rendez-vous des chats, 1868
Lithographie - 45,3 x 34,8 cm
Paris, Bibliothèque nationale de France
Photo : BnF
Voir l´image dans sa page

En Occident, le statut des estampes japonaises évolua d’une génération à l’autre. Il y a celles qui, considérées comme des objets précieux, étaient soigneusement encadrées par un peintre comme Monet, et celles qui étaient punaisées au mur par un Bonnard, amateur de ces « frustes images populaires ». Avec le temps, en effet, leur production s’amplifia et l’on en trouvait facilement, de moindre qualité. Elles furent en tout cas collectionnées et regardées. Certains tableaux témoignent de leur présence dans le quotidien des artistes, accrochées à côté d’une esquisse de l’Olympia dans le Portrait d’Emile Zola ou au-dessus de la cheminée dans l’Atelier de Felix Vallotton.

La technique japonaise de la gravure sur bois polychrome marque certains artistes, notamment Mary Cassatt qui la transpose sur cuivre dans une série de scènes d’intérieur, japonisantes aussi dans leur style (ill. 6). Ce sont sans doute les estampes d’Henri Rivière qui trahissent le plus nettement l’influence de l’ukiyo-e, plus particulièrement ses Trente-six Vues de la Tour Eiffel. Manet quant à lui réduit ses chats à deux taches, blanche et noire, sans aucun relief, mais aux contours sinueux (ill. 7), tandis que Paul Ranson jette quelques touches noires sur un fond jaune pour traduire un Tigre. Pierre Bonnard, le « nabi très japonard », déploie la Promenade des nourrices sur un merveilleux paravent composé de quatre feuilles lithographiées , jouant sur l’asymétrie, sur les vides et les pleins.


8. Claude Monet (1840-1926)
Nymphéa avec rameaux de saule, 1916-1919
Huile sur toile - 160 x 180 cm
Paris Lycée Claude Monet
Photo : Lycée Claude Monet
Voir l´image dans sa page
9. Edouard Vuillard (1868-1940)
La Porte entrebaillée, 1891
Huile sur carton - 27,5 x 22,5 cm
Avignon, Musée Angladon
Photo : bbsg
Voir l´image dans sa page

Cette influence nippone est aussi palpable dans les peintures, qu’elles soient impressionnistes, postimpressionnistes, nabies. Elle est difficile à montrer cependant, dans la mesure où chaque peintre adapte ces« images du monde flottant » à son propre style. Monet admire leur « façon hardie de couper les sujets : ces gens là nous ont appris à composer différemment [2] » (ill. 9). Whistler retient la ligne d’horizon élevée, et des points de vue en contre-plongée. Les néo-impressionnistes composent leurs paysages en bandes comme certaines vues d’Hokusai, dans des compositions souvent traversées par une diagonale. Gauguin et les artistes de Pont-Aven trouvent un écho à leurs recherches synthétistes dans ces formes simplifiées et cernées, ces aplats de couleurs pures, l’abandon du modelé et de la perspective linéaire. Plus généralement, les Nabis sont séduits par les cadrages audacieux et la ligne expressive. Vuillard gomme la perspective dans des tableaux où les personnages se fondent avec la tapisserie du mur, obtenant un effet décoratif qui rappelle les soieries japonaises ; c’est particulièrement frappant dans la Porte entrebâillée (ill. 9), tandis que la Petite Fille à la fenêtre émerge à peine du gris de la façade. Maurice Denis rappelle qu’un tableau est d’abord « une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées » et c’est assez frappant dans sa Cuisinière, qui n’est autre qu’une représentation d’un épisode de l’Evangile chez Marthe et Marie ; même le Christ est japonais, du moins japonisant.

Commissaire : Marina Ferretti, assistée de Vanessa Lecomte


Sous la direction de Marina Ferretti Bocquillon, Japonismes Impressionnismes, Éditions Gallimard, 2018, 216 p., 29 €, ISBN : 9782072784866.


Informations pratiques : Musée des impressionnismes, 99 rue Claude Monet, 27620 Giverny. Tél : 02 32 51 94 65 Ouvert tous les jours de 10h à 18h Tarif : : 7,50 € (réduits : 5 € 3,50 €).

Vos commentaires

Afin de pouvoir débattre des article et lire les contributions des autres abonnés, vous devez vous abonner à La Tribune de l’Art. Les avantages et les conditions de cet abonnement, qui vous permettra par ailleurs de soutenir La Tribune de l’Art, sont décrits sur la page d’abonnement.

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.