Joseph-Benoît Suvée (1743-1807). De Bruges à Rome, un peintre face à David

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Tours, Musée des Beaux-Arts, du 21 octobre 2017 au 22 janvier 2018.

1. Joseph-Benoît Suvée (1743-1807)
Le Combat de Minerve contre Mars, 1771
Huile sur toile - 35 x 29 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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Après François-André Vincent (voir notre article), un nouveau peintre de la même époque, Joseph-Benoît Suvée, fait à la fois l’objet d’un catalogue raisonné publié par Arthena, et d’une exposition au Musée des Beaux-Arts de Tours. Il n’y aura cependant pas, cette fois-ci, de seconde étape au Musée Fabre à Montpellier ni ailleurs, et c’est bien dans la cité ligérienne qu’il fallait se rendre pour admirer les œuvres de cet artiste. Nous regrettons de ne publier cet article qu’aujourd’hui, et d’une manière forcément incomplète : nous voulions d’abord lire le livre dont les auteurs sont aussi les commissaires de l’exposition afin d’être plus complet sur celle-ci. Nous n’en avons pas eu le temps, et il ne reste que quelques jours pour aller voir l’exposition…

Nos amis belges peuvent avoir des regrets. Car avant d’être français d’adoption, Suvée est d’abord belge, né et formé à Bruges, et cette ville à manqué l’occasion de lui rendre également hommages. Une exposition Suvée avait eu lieu en 2008 (voir l’article) mais elle était petite, fort médiocre, et elle ne rendait aucunement hommage au talent de l’artiste. Celle de Tours au contraire est une pleine réussite.

Belge né à Bruges, il ne pouvait concourir au Prix de Rome. Une erreur, volontaire et sans doute faite avec l’accord de l’Académie, remplaça dans les registres le nom de sa ville d’origine par Armentières et permit à l’élève de Jean-Jacques Bachelier de concourir. Son premier essai est montré dans la premières salle. L’œuvre est belle, mais elle ne méritait sans doute pas la récompense suprême. Ce n’est qu’à sa cinquième tentative qu’il obtint le droit de gagner Rome grâce au Premier Prix. Il obtint celui-ci contre Jacques-Louis David qui lui en garda une rancune tenace et alla jusqu’à dénoncer pendant la Terreur, ce qui lui valut un séjour à la prison Saint-Lazare. Voir côte à côte une esquisse de David pour ce concours de 1779 [1], celle de Suvée (ill. 1) et le tableau définitif de ce dernier montre qu’il n’y eut aucune injustice : Suvée, alors, était meilleur que le peintre des Horace, une hiérarchie qui allait bientôt s’inverser.


2. Joseph-Benoît Suvée (1743-1807)
La Présentation de la Vierge autemple, 1771-1772
Huile sur toile - 300 x 210 cm (environ)
Cambrai, église Saint-Géry
Photo : Didier Rykner
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3. Joseph-Benoît Suvée (1743-1807)
La Vierge à l’enfant, vers 1768
Huile sur toile - 44 x 21 cm
Paris, collection J.-F. Méjanès
Photo : Didier Rykner
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Avant d’arriver à ces trois peintures pour le Prix de Rome, l’exposition nous fait passer dans une salle où quelques tableaux peints au début de sa carrière montrent un artiste sûr de son talent, savant dans ses compositions et d’une délicatesse de coloris remarquable. Le Saint-Germain de l’église Saint-Germain-de-Charonne à Paris, ou un tableau beaucoup moins connu conservé dans l’église Saint-Géry de Cambrai (ill. 2 ; il mériterait une restauration) démonte l’aisance de Suvée dans les grands formats. Deux ravissantes esquisses pour une Pentecôte et une Vierge à l’enfant (ill. 3) témoigne également de ses qualités dans cet exercice.


4. Joseph-Benoît Suvée (1743-1807)
Portrait de Gertrude de Pélichy, 1771-1772
Huile sur toile - 62 x 70 cm
Bruges, chapelle de la basilique du Saint-Sang
Photo : Didier Rykner
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5. Joseph-Benoît Suvée (1743-1807)
Portrait de Louis-Alexandre Trouard, 1774
Huile sur toile - 62 x 47,5 cm
Besançon, Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie
Photo : Didier Rykner
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Les portraits exposés ensuite témoignent d’une grande acuité psychologique même si, curieusement, certains tableaux apparaissent un peu secs, comme le portrait de Gertrude de Pélichy (ill. 4). Cette sécheresse que l’on retrouvera par la suite dans certaines de ses œuvres est d’autant moins explicable que d’autres portraits sont particulièrement séduisants et peints dans une matière beaucoup plus moelleuse, comme celui de Jean-Jacques Huvé (collection particulière). Celui de Louis-Alexandre Trouard, superbe, montre la capacité de Suvée à peindre des blancs qui rappelle ceux de Subleyras (ill. 5). Cette qualité se retrouve dans sa peinture d’histoire, avec par exemple La Mort de Cléopâtre (ill. 6), merveilleux tableau montré au Salon de 1785. La genèse de cette œuvre fut longue comme le démontre l’esquisse, datée de six ans plus tôt, exposée juste à ses côtés (ill. 7). Avec sa composition verticale, et ses putti qui s’envolent au dessus de la reine d’Égypte (une curiosité iconographique), encore d’esprit très rococo, elle diffère par bien des points de l’œuvre définitive, horizontale, déjà complètement néoclassique.


6. Joseph-Benoît Suvée (1743-1807)
La Mort de Cléopâtre, 1785
Huile sur toile - 110 x 144 cù
Paris, collection particulière
Photo : Didier Rykner
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7. Joseph-Benoît Suvée (1743-1807)
La Mort de Cléopâtre, 1779
Huile sur toile - 48,5 x 38,5 cm
Colmar, collection particulière
Photo : Didier Rykner
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L’exposition mêle très heureusement toiles et feuilles, montrant ainsi les grandes qualités de dessinateurs de Suvée. Utilisant la pierre noire et la plume, il n’est cependant jamais aussi à l’aise qu’avec la sanguine. Tout une pièce est consacrée aux paysages qu’il réalisa dans cette technique en Italie après avoir gagné le Prix de Rome en 1771 et dont un ensemble de quarante-deux feuilles - dont certaines ici exposées - ont été découvertes en 2016 dans une collection privée (ill. 8). La monographie consacre un chapitre entier à cette question complexe des paysages de sanguine. Les pensionnaires du Palais Mancini étaient nombreux à s’adonner à cet exercice, et les attributions restent encore complexes à démêler entre les œuvres de Suvée et celles de ses compagnons Joseph-Barthélémy Le Bouteux, François-André Vincent, ou encore Jean-Simon Barthélémy. À cela s’ajoute une difficulté supplémentaire : un des ces artistes, Louis Chaix, externe à l’Académie, s’inspira des œuvres de Suvée qu’il alla jusqu’à copier.


8. Joseph-Benoît Suvée (1743-1807)
Vue de la Villa Aldobrandini à Frascati, 1774
Crayon noir et sanguine - 21,5 x 32,6 cm
France, collection particulière
Photo : Didier Rykner
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9. Joseph-Benoît Suvée (1743-1807)
Le Don réciproque ou
L’Amour et la Fidélité, 1782
Huile sur toile - 155 x 115 cm
Bruges, collection particulière
Photo : Didier Rykner
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Mythologies, allégories - une salle entière est dédiée à ce genre, avec des tableaux parfois un peu mièvres qui rappellent Greuze (ill. 9) -, Suvée poursuivit également jusqu’à la veille de la Révolution sa production religieuse. Plusieurs tableaux d’églises sont exposés parmi lesquels on remarquera notamment la Dévotion au scapulaire (ill. 10), conservée dans une église du Jura. La Vierge, telle une sculpture peinte, se détache sur un fond d’architecture devant les fidèles. Une esquisse pour la tête de vieillard en bas à droite de cette composition, à la matière beaucoup moins cernée, montre à nouveau le peintre écartelé entre son tempérament encore rococo et le style néoclassique vers lequel il tend. Cette dichotomie explique peut-être qu’il soit parfois inégal dans la qualité de ses œuvres. Ainsi, Cornélie mère des Gracques, dont on voit une esquisse (Rennes) et le grand tableau définitif (Besançon) nous paraît moins réussi que d’autres œuvres, sans que l’on puisse conclure à une décadence de l’art du peintre. Il faut aller au rez-de-chaussée du musée (le Groeninge Museum ayant refusé qu’il soit exposé à l’étage pour des raisons qui nous échappent) pour voir Dibutade traçant l’ombre de son amant ou L’invention du dessin, dont une version plus petite est également présentée (ill. 11), pour constater que Suvée est encore capable - il va être nommé directeur de l’Académie de France à Rome - de produire un chef-d’œuvre.


10. Joseph-Benoît Suvée (1743-1807)
La Dévotion au scapulaire, 1786
Huile sur toile - 222 x 125 cm
Chamblay, église Saint-Étienne
Photo : Didier Rykner
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11. Joseph-Benoît Suvée (1743-1807)
Dibutade traçant l’ombre de son amant, vers 1791
Huile sur panneau - 49 x 34 cm
Bruges, Groeninge Museum
Photo : Didier Rykner
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La fin de l’exposition est consacrée aux portraits qu’il peignit à la prison Saint-Lazare pendant son incarcération en juin et juillet 1794, ainsi qu’à quelques œuvres de peintres qui furent ses élèves ou pensionnaires à Rome sous son directorat. On en retiendra le Roland furieux d’Augustin Alphonse Gaudar de Laverdine, peintre mort à 24 ans, et le Portrait de Pierre Adrien Pâris par Joseph-François Ducq, peintre belge dont les œuvres atteignent rarement à cette qualité.


12. Joseph-Benoît Suvée (1743-1807)
Autoportrait, 1794 ?
Huile sur toile - 72 x 60 cm
Paris, collection particulière
Photo : Didier Rykner
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Joseph-François Ducq
Portrait de Pierre-Adrien Pâris, 1812
Huile sur toile
Besançon, Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie
Photo : Didier Rykner
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Nous ne pourrons pas revenir sur Suvée pour parler davantage de la monographie Arthena. On soulignera cependant une nouvelle fois tout ce que cette maison d’édition, tenue par une association d’historiens de l’art travaillant bénévolement, apporte à l’histoire de l’art en France. L’ouvrage, remarquablement illustré, ne contient pas seulement une très importante biographie de Suvée, et le catalogue extrêmement détaillé de toutes ses peintures et dessins (y compris les œuvres rejetées), on y trouve une quantité d’annexes particulièrement utiles : chronologie ; iconographie de Suvée ; une importante sélection de correspondance de l’artiste, dont beaucoup de lettres jusqu’à présent inédites ; une fortune critique ; un dictionnaire des élève de Suvée ; une étude détaillée sur les différents collectionneurs de l’artiste ; la publication de pièces d’archives et un index très complet. Un modèle pour tous les catalogues raisonnés.


Commissaires : Sophie Join-Lambert et Anne Leclair.


Sophie Join-Lambert et Anne Leclair, Joseph-Benoît Suvée (1743-1807), Arthena, 2017, 440 p., 129 €. ISBN : 9782903239602.


Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, Palais des Archevêques, 18 place François-Sicard, 37 000 Tours. Tél : +33 (0) 2 47 05 68 82. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9 h à 12 h 45 et de 14 h à 18 h. Tarif : 6 € (réduit (3 €).
Site internet du Musée des Beaux-Arts de Tours.

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