L’Âme brisant les liens qui l’attachent à la terre de Prud’hon classée trésor national

26/5/18 - Trésor national - Pierre-Paul Prud’hon - C’est incontestablement l’un des tableaux les plus importants du début du XIXe siècle français, qui a été classé trésor national il y a quelques jours par le ministère de la Culture, ce qui laisse deux ans et demi pour réunir le prix nécessaire pour son achat. Il s’agit de l’une des dernières peintures réalisée par Pierre-Paul Prud’hon (ill. 1), que Sylvain Laveissière avait présentée dans la rétrospective consacrée à l’artiste en 1997 au Grand Palais. De nombreux dessins sont conservés, et une esquisse a été acquise par le Musée du Louvre en 1994 (ill. 2).


1. Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823)
L’Âme brisant les liens qui l’attachent à la terre
Huile sur toile - 292 x 203 cm
France, collection particulière
Photo : Domaine public
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2. Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823)
L’Âme brisant les liens qui l’attachent à la terre
Huile sur toile - 32,8 x 25 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN-GP/P. Fuzeau
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L’œuvre a été admirablement décrite par Eugène Delacroix et nous reprenons ici intégralement le texte d’après la notice du catalogue de l’exposition de 1997 : « On voit dans la collection de M. Marcille un tableau de grandes dimensions qui est l’un des tristes fruits de ses travaux de cette époque, lesquels, loin de tromper ses souvenirs, l’y ramenaient, comme on voit, de plus en plus. Il a représenté dans cette peinture l’âme quittant la terre pour rejoindre les cieux. Une mer sombre et qui semble grossir sans cesse se brise contre un écueil. Une belle figure s’élance de ce bord funeste en tendant les bras vers une céleste patrie. Elle est nue, elle a quitté ce lourd manteau de la vie mortelle ; cette dépouille qui tombe à ses pieds est souillée encore par la vague fangeuse, et marque la dernière trace d’un triste passage. Cette belle âme détachée de sa chaîne s’élève avec langueur, et dans ses beaux yeux un faible espoir se mêle à l’amer, sentiment de douleurs passées. Ce tableau n’est pas achevé. Il ne devait pas l’être. Sans doute qu’en travaillant à cet ouvrage, dans lequel il résumait ses cruelles pensée, il ne fût point parvenu à en exprimer toute l’amertume et à se satisfaire. »

Demeuré dans l’atelier à la mort de l’artiste, ce tableau est resté inachevé. L’a-t-il commencé avant ou après le suicide de Constance Mayer, sa compagne ? On n’en saura sans doute jamais rien. Mais il est évident que cette disparition donna un nouveau sens à une composition où l’on voit l’âme humaine quitter la terre. Comme le rappelle Sylvain Laveissière, il ne faut pas donner à cette œuvre une connotation religieuse qu’elle n’a sans doute pas : « La religion de Prud’hon, disciple de Rousseau, initié à la maçonnerie, appartient au siècle des Lumières. » On peut en revanche y lire l’état d’esprit du peintre qui devait disparaître peu après et qui écrit au même moment ces mots désabusés : « Seul sur la terre, qu’est-ce qui m’attache à la vie ?… Hélas, je n’y tenais que par les liens du cœur, que par les sentiments affectueux. La mort les a brisés dans ce qui m’était le plus cher… Que me reste-t-il à la place du bonheur ?.... Le néant d’une existence sans âme, un vide sans appui, d’épaisses ténèbres sans lueur d’espérance… La mort viendra-t-elle assez tôt me tirer de ce trouble sans bornes, et me rendre ce calme que je ne puis trouver qu’en elle ?... Toi qui devais me suivre, tu n’es plus - toutes mes pensées, mes sensations, et tout ce qui me reste d’existence s’est attaché à la tombe ; c’est là que tendent tous mes vœux. »

Il est très heureux que le ministère de la Culture ait décidé de refuser temporairement le certificat d’exportation. Il serait impensable qu’un tel chef-d’œuvre n’entre pas dans les collections nationales.

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