La Bataille d’Anghiari, suite, fin et resuite

Pierre-Paul Rubens (1577-1640)
Copie d’après des dessins de Léonard de Vinci
pour la Bataille d’Anghiari
Pierre noire, plume, encre brune et grise, lavis gris,
rehauts de blanc et de couleur - 45,3 x 63,6 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN
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27/4/19 - Infox - Léonard de Vinci - L’idée bien inspirée d’exempter enfin les Français de leur taxe audiovisuelle aura fait long feu parce que selon Le Canard enchaîné du 10 avril 2019, le Président Macron « attaché à l’exception culturelle française et à la qualité du service public » entend la maintenir envers et contre tout. Comment l’en blâmer quand l’exception culturelle française crève l’écran à ce point ? Un journal télévisé de grande écoute vient d’annoncer la retentissante découverte d’un Léonard de Vinci à laquelle personne au monde ne croit plus depuis longtemps, en effet, à l’exception de la France. Plus exceptionnellement français serait difficile à faire.

Après avoir publié ici même en 2012 dans La Tribune de l’Art deux analyses détaillées de l’imposture orchestrée par Matteo Renzi aux dépens du patrimoine florentin [1], quelle n’a pas été notre surprise de voir resurgir aux informations de 20 heures, le 17 avril dernier sur France 2, un Monstre du Loch Ness de l’histoire de l’art. Chose impossible après que le fiasco de Renzi a fait le tour de la planète en ridiculisant l’ex-maire de Florence ? Mais notre service public de qualité est là qui veille. Passée l’annonce d’un nouveau « tableau de Léonard » – de quoi tenir en haleine un spectateur amateur d’art – il ne s’agissait en fait que de l’éternelle introuvable, de la sempiternelle invisible, de l’Arlésienne du Palazzo Vecchio : la fresque de la Bataille d’Anghiari, fruit malheureux des expériences de Léonard en 1504 sur la peinture à l’encaustique, ruine perdue et finalement recouverte par Giorgio Vasari vers 1567.

Par ailleurs, un commentaire off laissait entendre qu’une équipe de France 2 avait été mandatée sur place à Florence pour interroger l’auteur de la trouvaille, le sieur Seracini, qui n’ayant jamais rien découvert croit malgré son échec pouvoir signaler, encore et toujours, la présence après cinq siècles du Léonard sous la paroi vasarienne. Souhaitons vivement qu’aucune équipe n’ait jamais quitté à nos frais Paris pour Florence et que l’interview ait été repêchée quelque part, remontée puis diffusée, autrement nous serions fondés à ne plus vouloir entretenir de notre redevance obligatoire une « information » si coûteuse pour la vérité historique. En fait, il suffisait d’aller sur la toile pour en savoir plus que France 2 sur la Bataille d’Anghiari probablement perdue à jamais.

Car ici tout est fictif, tout est en toc, depuis les échantillons prélevés puis examinés dans le « laboratoire » privé de Seracini, jusqu’au soi-disant indice de Vasari dans la fresque qu’il aurait respectueusement superposée, nous dit-on, à la Bataille d’Anghiari : c’est le fameux Cerca Trova – en français Cherche Trouve – écrit par le peintre sur un drapeau. Au vrai cette devise stigmatisait seulement les Florentins exilés, alliés des Siennois contre leur patrie et qui cherchant une liberté félonne ne trouvèrent en 1554 à Marciano que la défaite, tels Renzi et Seracini avec la Bataille d’Anghiari. Donc rien là d’un mystérieux signal destiné à quelque futur Sherlock Holmes de la peinture.

Alors pourquoi une bévue si magistrale ? En raison d’une tendance générale à la marketisation incontrôlée du patrimoine. À cause d’une valorisation dévalorisante de la marchandise artistique conduisant à ne plus s’intéresser aux monuments réels – abandonnés à leur triste sort comme on l’a vu avec Notre-Dame – mais aux chimères les plus sensationnelles et les plus improbables. Et c’est ainsi que les médias, croyant sans doute bien faire, contribuent à corrompre irrémédiablement le goût du grand public pour l’histoire de l’art.
Or, le plus consternant de ce faux scoop est qu’il faisait suite au démenti d’une infox délirante circulant précisément sur l’incendie de Notre-Dame. Devant ce mélange effectivement toxique de vérités et de mensonges mis bout à bout, comment ne pas éprouver un malaise ? À l’avenir il serait salutaire que ledit service public, pour ne pas usurper son nom, s’adjoigne le secours d’historiens compétents qui ne demandent qu’à l’instruire gratuitement.

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