La Chartreuse du Paular retrouve les toiles de Vicente Carducho

29/7/11 - Patrimoine - Rascafria, Chartreuse Santa Maria de El Paular - Une cinquantaine de toiles peintes par Vicente Carducho entre 1626 et 1632 ornaient le cloître de la Chartreuse Santa Maria de El Paular en Castille [1], avant d’être dispersées dans toute l’Espagne au XIXe siècle. Elles ont retrouvé leur emplacement d’origine depuis quelques jours.


1. Galerie Ouest du cloître de Santa Maria del El Paular
avec Saint Bruno refusant l’archevêché de Reggio de Calabre
par Vicente Carducho, 1626-1632
Rascafria, Santa Maria de El Paular
Photo : Musée national du Prado 2011
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2. Galerie Est du cloître de Santa Maria de El Paular
avec au fond Le Martyre des Chartreux de Londres
par Vicente Carducho, 1626-1632
Rascafria, Santa Maria de El Paular
Photo : Musée national du Prado 2011
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La commande que passa le prieur du couvent, Dom Juan Baeza, au peintre d’origine florentine - Vincenzo Carducci de son vrai nom - était claire : il s’agissait de raconter en vingt-sept épisodes la vie du fondateur de l’Ordre des Chartreux, saint Bruno, depuis son renoncement à la vie publique jusqu’à sa mort en 1101 et son premier miracle (ill. 1) ; vingt-sept autres tableaux devaient évoquer certains Chartreux reconnus pour leur piété et leur spiritualité, ayant vécu dans toute l’Europe et à toutes les époques (ill. 2 et 3). Le but était double : montrer l’importance de l’Ordre et nourrir la méditation des moines du Paular. Le peintre sut traduire ces vies d’humilité et de pénitence en retrait du monde - que Théophile Gautier compare à une mort volontaire dans son poème « A Zurbaran » -, mais aussi des scènes héroïques de persécution et de martyre.


3. Vicente Carducho (1576-1638)
Le Martyre des Chartreux de Londres, 1626-1632
Huile sur toile - 345 x 315 cm
Rascafria, Santa Maria de El Paular
Photo : Musée national du Prado 2011
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4. Vicente Carducho (1576-1638),
Saint Bruno appelé à Rome, fait ses adieux à saint Hugues, 1626-1632
Huile sur toile - 345 x 315 cm
Rascafria, Santa Maria de El Paular
Photo : Musée national du Prado 2011
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Il est tentant justement de rapprocher ce cycle des fameux chartreux de Zurbarán, artiste que Carducho a pu côtoyer (ill. 4 et 5). Il faut également citer les réalisations de Juan Sánchez Cotán à la Chartreuse de Grenade (ill. 6). Vicente Carducho se distingue par sa maîtrise de l’espace et ses talents de narration, soulignant son récit par une rhétorique gestuelle et des visages expressifs, saints mais non idéalisés. Souvent disposés en frise, devant des architectures classiques, ses personnages sont mis en valeur par des effets lumineux. Italien d’origine, Espagnol d’adoption, le peintre utilise ce double héritage pour imprégner d’émotions et de mystère des compositions équilibrées, claires et monumentales. Quelques années après, entre 1645 et 1648, Le Sueur peignit lui aussi vingt-deux tableaux (conservés au Louvre) sur la vie de saint Bruno, destinés au petit cloître du couvent des Chartreux de Paris.
Les cinquante-quatre toiles de Santa Maria de El Paular avaient toutes les mêmes dimensions, 3,45 sur 3,15 mètres, tandis que deux autres, plus petites, figuraient les blasons du roi et de l’Ordre ; très abimées, elles n’ont pas résisté au temps. En effet, l’homme politique Juan Álvarez Mendizábal imposa en 1835 la « Desamortización Eclesiástica », autrement dit la confiscation d’une partie des biens du clergé. Les tableaux furent retirés du monastère et emportés au couvent de la Trinité à Madrid, où fut créé un Musée national de peinture et de sculpture qui ouvrit ses portes en 1838 et les referma en 1872 (voir l’article) ; ses collections passèrent alors au Prado qui mit en dépôt certaines œuvres, celles de la Chartreuse notamment, dans différents musées et institutions à Séville, Cordoue, La Corogne, Valladolid, Burgos, Tortosa … Durant la Guerre civile les deux œuvres qui se trouvaient à Tortosa disparurent.


5. Francisco de Zurbarán (1598-1664)
Saint Hugues au réfectoire des Chartreux, 1630-1635
Huile sur toile - 262 x 307 cm
Séville, Musée provincial des Beaux-Arts
Photo : Musée provincial des Beaux-Arts de Séville
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6. Juan Sánchez Cotán (1560-1627)
La Persécution des Chartreux en Angleterre, vers 1615
Grenade, réfectoire de la Chartreuse
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Aujourd’hui, les cinquante-deux toiles qui subsistent ont été réunies, restaurées et rendues à leur cloître. La restauration commencée en 2002 sous la direction du Musée du Prado et pour un coût de 700 000 euros, a permis d’enlever les repeints, d’alléger les vernis et de retrouver le format original des tableaux dont le sommet en arc de cercle s’adaptait à l’architecture gothique du couvent. L’Extase de Jean Birelle souffrait de nombreuses lacunes qui ont été en partie comblées grâce à l’esquisse de l’œuvre conservée au Louvre. On connaît en effet un certain nombre de dessins préparatoires ainsi que vingt-trois esquisses à l’huile, dont vingt se trouvaient dans la collection Contini Bonacossi à Florence ; le Louvre en acquit six en 1980.
Le projet initié par le Ministère de la culture espagnol comprend aussi la réhabilitation du cloître du couvent, dirigée par l’architecte Eduardo Barcelo. La bibliothèque, les cellules, le moulin et les vestiges archéologiques ont été préservés ; la sacristie, les stalles du chœur et la façade ont également été restaurées. La Cène de Orozco enfin, conservée au musée Cerralbo et destinée au réfectoire du monastère, est intégrée à cette campagne. Le tout a coûté 11 500 000 euros environ, c’était le prix à payer pour rendre à ces moines blancs « Le vertige divin, l’enivrement de foi. / Qui les fait rayonner d’une clarté fiévreuse ».

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