La Joconde nue

Chantilly, Musée Condé, Du 1er juin au 6 octobre 2019

1. Atelier de Léonard de Vinci (1452-1519)
Femme nue, dite La Joconde nue
Carboncino et blanc de plomb -
74,8 x 56 cm
Chantilly Musée Condé
RMN-GP/Michel Urtado
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Ce qui est sûr, c’est qu’on ne sait rien, ou pas grand chose. Le Musée Condé a su attiser la curiosité du public en soufflant trois mots magiques : « Léonard », « Joconde », « mystère ». Il conserve en effet dans ses collections le grand dessin d’un modèle féminin, acquis par le duc d’Aumale en 1862 et surnommé La Joconde nue (ill. 1). Il est assez laid à première vue, avec ses yeux qui louchent et ses seins bizarrement positionnés. Il faut dire que l’œuvre a souffert du temps et qu’elle a été retouchée plus tard par ses propriétaires successifs. Son attribution à Léonard de Vinci fait débat depuis des décennies. Après avoir été étudiée sous toutes ses coutures en 2017, elle fait aujourd’hui l’objet d’une exposition qui propose d’en percer le mystère. En réalité, celle-ci égraine un chapelet d’hypothèses, de suggestions et de conjectures.
Et c’est passionnant. Il ne s’agit pas d’une exposition sur Léonard de Vinci, mais sur l’histoire de l’art, ses outils et ses tâtonnements, les explorations dans les archives, les analyses stylistiques, iconographiques, scientifiques, les comparaisons avec d’autres œuvres. Les commissaires ont d’ailleurs obtenu des prêts exceptionnels, notamment le portrait féminin de Bartolomeo Veneto conservé au Städel de Francfort ill. 2) et La Dame au Bain de François Clouet venue de Washington.

2. Bartolomeo Veneto
(actif entre 1502 et 1531)
Portrait idéalisé d’une courtisane en Flore
Huile et tempera sur bois - 43,6 x 34,6 cm
Francfort, Städel Museum
Photo : Städel Museum
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Que sait-on avec certitude ? Il s’agit d’un carton réalisé à la taille définitive du tableau dont il est préparatoire, tableau qui n’est pas identifié aujourd’hui. La composition a été dessinée au charbon de bois (fusain). Le papier est percé (ou piqué) d’une multitude de trous qui suivent le tracé du dessin pour permettre le report de la composition sur le support définitif grâce à l’application de poudre de charbon de bois. Les analyses entreprises par le C2RMF [1] ont mis en exergue du blanc de plomb, cela signifie que le modelé était nuancé de rehauts clairs aujourd’hui disparus. Ce carton n’était donc pas seulement un outil de travail, c’était une dessin sophistiqué, un carton ben finito qui pouvait être conservé après usage, comme ceux d’Isabelle d’Este et de Sainte Anne.
Malheureusement certains traits ont été renforcés ultérieurement, l’effet d’ensemble en est durci, et les yeux ont été agrandis ce qui provoque ce strabisme. L’image par réflectographie infrarouge améliore la lisibilité du dessin original et confirme une construction raffinée, des modelés nuancés par un savant clair-obscur.
L’étude du papier ne donne pas d’informations précises, mais elle confirme qu’il correspond à certaines feuilles utilisées en Toscane à la fin du XVe. Toutes ces analyses sont détaillées de manière didactique dans l’exposition, sur un grand écran et sur une série de photos.

Est-ce un dessin de la main de Léonard de Vinci ? Les traits sont ceux d’un gaucher. Mais si Léonard l’était, il n’était pas le seul dans son atelier. Certains repentirs, dans la position du bras et des mains, trahissent les hésitations du peintre, suggérant qu’il s’agit d’une création originale, et non de la copie d’un original perdu. Mais en fin de compte, ce peut-être aussi bien l’œuvre de Léonard, abimée par le temps et par les restaurations, que celle d’un élève réalisée sous la supervision du maître.
Si le carton n’est pas forcément de la main de Vinci, la composition est-elle de son invention ? C’est probable. Réalisa-t-il une version peinte ? On ne sait pas. Plusieurs peintures de la Joconde nue sont répertoriées, mais aucune d’elles aujourd’hui ne peut lui être attribuée.

Que représente ce dessin ? Un portrait ? Une figure mythologique ? Allégorique ? Aucun accessoire ne donne la clef. La similitude de la pose du modèle avec celle de La Joconde n’est pas significative, ce n’est probablement qu’une formule que le peintre reprend par commodité. La nudité en revanche est un indice. Cette composition pourrait appartenir à un nouveau genre qui apparaît au XVe entre Florence et Venise et que met en valeur la première section de l’exposition : des portraits idéalisés de femmes, dont la nudité évoque davantage la vertu que la vie dissolue. C’est le cas de Simonetta Vespucci peinte par Piero di Cosimo présentée à Chantilly à côté d’un portrait allégorique de l’atelier de Sandro Botticelli et du portrait idéalisé de femme par Bartolomeo Veneto (ill. 2), autant de peintures savantes aux interprétations multiples.
Mais la nudité de cette Joconde fait aussi écho à la statuaire antique, tout comme sa coiffure imite celle de la Vénus capitoline. Serait-elle alors une Vénus ?


3. Atelier de Léonard de Vinci (1452-1519)
Femme nue, Flore ?
dite La Joconde nue, vers 1515-1525
Huile sur bois - 89 x 65,5
Collection particulière
Photo : bbsg
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4. Atelier de Léonard de Vinci (1452-1519) ?
Femme nu, Vénus  ?
dite La Joconde nue, vers 1515-1525
Huile sur bois transposé sur toile, 86,5 x 66,5 cm
Saint Pétersbourg, Musée de l’Ermitage
Photo : L’Ermitage
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On recense une vingtaine de dessins et de peintures qui reprennent directement cette composition. Une ribambelle de Joconde nues se déploie ainsi au Musée Condé, rappelant qu’une œuvre d’art n’est pas forcément le fruit unique d’un génie, mais qu’elle peut également être une simple copie ou la reprise de l’idée d’un autre. Beaucoup de ces peintures furent attribuées à Léonard de Vinci aux XVIIIe et XIXe siècles, elles ne le sont plus aujourd’hui.
On les répartit en deux catégories : la première, seulement illustrée par la version dite de Muir Mackenzie [2], présente le modèle le buste de trois-quarts, comme Mona Lisa (ill. 3) ; la jeune femme se tient devant un feuillage et non devant un paysage, incarnant peut-être la déesse Flore. La seconde catégorie regroupe les femmes dont le buste est davantage présenté de profil, et qui sont dotées d’une coiffure différente ; la version la plus célèbre, outre le dessin de Chantilly, est le tableau de l’Ermitage (ill. 4). On ne sait quelle composition a précédé l’autre. Il est par ailleurs difficile de dater et d’attribuer ces différentes peintures.
Le carton de Chantilly a-t-il été utilisé pour l’une d’elles ? Il est très proche de celle de l’Ermitage, mais ne correspond pas tout à fait ; sa confrontation avec la version du Museo ideale à Vinci est plus troublante.

La Joconde nue en tout cas eut un formidable succès ; elle fut largement diffusée et interprétée de multiples manières. On devine que la Fornarina de Raphaël lui rend hommage. Quant aux peintres nordiques et notamment Joos van Cleve, ils l’interprètent comme un portrait, proposant des représentations de femmes aux traits individualisés, plus sensuelles qu’allégoriques dans leur intérieur luxueux, parées de bijoux à la mode et coiffées d’une façon qui n’a plus rien d’antique (ill. 5).
En France la Joconde nue donna lieu à une formule spécifique à travers l’art de François Clouet qui conçut une nouvelle image : la femme au bain ou à sa toilette (ill. 6). Entre portrait, peinture allégorique et scène de genre, son invention offre une synthèse de la sensualité des modèles italiens et de l’approche plus descriptive de la peinture flamande.
François Clouet et son père Jean sont d’abord célèbres pour les portraits qu’ils firent des membres de la cour et le Cabinet des arts graphiques du Musée Condé présente justement en parallèle à cette exposition, un florilège de portraits féminins réalisés au crayon par le père et le fils.


5. Entourage de Joos van Cleve (vers 1485-1540/1541)
Portrait de femme en Joconde nue
Prague, Národní Galerie V Praze
Photo : 2019 National Gallery Prague
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6. François Clouet (vers 1515-1572)
Dame au bain, 1571
Huile sur panneau - 92,3 x 81,2 cm
Washington, National Gallery of Art
Ohoto : NGA Washington
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La Dame au bain de Washington, femme nue, à mi-corps connut elle aussi une diffusion exceptionnelle à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Il y a d’un côté les répliques fidèles, de l’autre des interprétations montrant une femme à sa toilette, sans enfant, dans un cadre luxueux, avec une attention portée à la parure et aux objets.
La femme au bain et la femme à sa toilette sont également réunies en une seule composition dans une série de tableaux dont le plus célèbre est celui du Louvre (ill. 7). Les gestes sont les mêmes, mais inversés. On peut difficilement attribuer ces peintures et identifier les modèles, s’il s’agit bien de portraits. D’aucuns y ont vu Gabrielle d’Estrées, Diane de Poitiers ou bien encore Marie Stuart. Et si c’était tout simplement la création d’une beauté idéale française ? Ces deux femmes au bain sont déclinées dans quatre types de compositions : l’une pince le sein de l’autre ; ce geste disparaît dans une seconde formule qui les présente côte à côte, une nourrice au second plan ; dans une troisième type, la femme de gauche est de dos ; enfin une quatrième combinaison plus tardive est un mélange des trois précédentes.


7. Anonyme, peintre actif en France vers 1600
Femmes au bain, dites aussi Gabrielle d’Estrées et sa soeur la duchesse de Villars
Huile sur bois - 96 x 125 cm

Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN GP/A. Dequier
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Nicolas Leblond succéda à Clouet et récupéra sans doute ses dessins. La publication en 2018 de son inventaire après décès par Guy Michel Leproux révèle un lien fondamental entre l’art de Clouet et ses échos au début du XVIIe.

L’exposition se termine sur deux autres séries de tableaux dérivées de la Dame au bain : la belle Sabina Poppaea dans son voile transparent et la Femme entre les deux âges qui se blottit dans les bras de son amant et tend d’une main moqueuse des lunettes à un vieillard concupiscent.

Commissaires : Mathieu Deldicque, Vincent Delieuvin, Guillaume Kazerouni


Sous la direction de Mathieu Deldicque, La Joconde nue, Domaine de Chantilly – musée Condé / In Fine éditions d’art, 2019, 224 p., 29 €, ISBN 9782951985162.


Informations pratiques : Domaine de Chantilly, Musée Condé, 60500 Chantilly. Tél : +33 (0)3 44 27 31 80. Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Tarif : 17€ (réduit 13,50 €).

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