La nouvelle féodalité

Un maire qui s’assoit sur des décisions de justice. Un autre qui recommence, année après année, à n’en faire qu’à sa tête et à agir sans demander les autorisations imposées par la loi. Soit d’un côté la commune de Gesté (voir ici) et, de l’autre, la ville d’Orléans, plus grande, où un an après avoir déjà agi dans l’illégalité la plus totale, le maire fleuriste Serge Grouard récidive, en réinstallant rue Jeanne d’Arc ses « fleurissements verticaux », en contradiction avec toutes les règles d’urbanisme et de protection du patrimoine.

La décentralisation est manifestement passée à un autre stade, qui n’a plus rien de démocratique : chaque hobereau local, fort de sa légitimité d’élu qui n’a pourtant jamais été un blanc-seing pour violer les lois, se croit désormais au dessus de celles-ci. C’est légal parce que je le veux.
Normalement, dans toute démocratie digne de ce nom, des règles sont édictées (pouvoir législatif), elles sont mises en œuvre (pouvoir exécutif) et leur non application est sanctionnée (pouvoir judiciaire). Si l’un de ces pouvoirs renonce à l’exercer ou n’y parvient plus en raison de sa trop grande faiblesse, il n’y a plus de démocratie.

Trop complexes, se surimposant en couches toujours plus absconses les unes que les autres, les lois sont parfois d’une mise en œuvre difficile. Le pouvoir judiciaire montre, dans bien des cas, des faiblesses, mais il tient encore son rôle. Manifestement, et c’est de plus en plus évident dans le domaine de la protection du patrimoine, c’est l’exécutif le maillon faible. Il est légitime de se poser une fois de plus la question : que fait le ministère de la Culture ? Que fait-il pour soutenir ses fonctionnaires sur le terrain qui, tous les jours, se heurtent à la morgue de certains élus et à leur indifférence pour le patrimoine ? Car notre cible, ce sont bien les décideurs, ces politiques trop faibles qui ne veulent surtout pas s’opposer à des petits tyranneaux locaux, dont le réseau et l’influence, parfois au plus haut niveau, leur font souvent peur. On connaît, en outre, l’indifférence à peu près complète de la ministre de la Culture pour le patrimoine et les musées. Elle a pu donner l’illusion, très peu de temps, d’être un peu plus volontaire que son prédécesseur. Pour quels résultats ?

Elle s’est déclarée opposée - de manière d’ailleurs très discrète - à la démolition de l’escalier de la Bibliothèque nationale. Peu importe : ses dirigeants jouent la montre, refusant de réfléchir à un nouveau projet, en se disant probablement que les ministres passent et qu’ils finiront par arriver à leurs fins.
Elle fait œuvre de courage en posant une instance de classement sur toutes les maisons anciennes de la rue des Carmes. Bravo. Mais le tribunal administratif annule cette décision, ce qui est une première dangereuse et pouvant faire jurisprudence. On s’attend alors à ce que le ministère fasse appel. Et bien non. Sans doute terrorisé par sa propre audace, il se contente d’en prendre acte, tout en suggérant aux associations de prendre le relai. Ce qu’elles font, se substituant une fois de plus à un État défaillant.

Soyons juste, l’inscription de deux maisons de la rue des Carmes et l’invalidation par l’Architecte des bâtiments de France (et donc par le ministère de la Culture) du permis de démolir les autres protègent encore la rue de l’acharnement du maire. Mais on peut se demander jusqu’à quand, et si celui-ci ne finira pas par l’emporter. Car Serge Grouard, qui risque malheureusement d’être réélu, se croit manifestement tout permis.

Nous pourrions prendre encore de nombreux exemples de la déliquescence d’un ministère dont les effectifs et les moyens ne cessent de fondre. Féodalité : « Comportement de certains groupes professionnels ou sociaux voulant se rendre indépendants de l’État ou exercer une pression sur lui » (dictionnaire de l’Académie). Nous y sommes.

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