Le Musée Pouchkine. Cinq cents ans de dessins de maîtres

Paris, Fondation Custodia, du du 2 février au 12 mai 2019

D’Albecht Dürer à Pablo Picasso, le grand écart se fait avec souplesse, dans la mesure où le parcours chronologique n’a pas pour ambition de retracer toute l’histoire de l’art, seulement d’exposer un florilège de dessins du Musée Pouchkine. 200 feuilles choisies parmi les 27 000 de la collection sont déployées à la Fondation Custodia. Il s’agit de montrer la diversité de ce fonds à travers des œuvres du XVIe au XXe siècle, d’artistes français, italiens, flamands, hollandais, allemands...


1. Albrecht Dürer (1471-1528)
Putti danseurs et musiciens
avec un trophée antique
, 1495
Plume et encre noire - 27,1 x 31,4 cm
Moscou, Musée d’État
des Beaux-Arts Pouchkine
Photo : Musée Pouchkine
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2. Luca Penni (1500-1557)
Combat d’Entelle de Sicile
et de Darès de Troie
, après 1544
Plume et encre brune, lavis brun, rehauts de blanc - 36,1 x 51,8 cm
Moscou, Musée d’État
des Beaux-Arts Pouchkine
Photo : Musée Pouchkine
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Les commissaires ont parfois choisi de montrer plusieurs dessins de certains peintres et non des moindres : Parmesan, Rubens, Poussin, Tiepolo, Friedrich, Hubert Robert, Matisse, Picasso, Fernand Léger...

3. Giuseppe Cesari
dit le Cavalier d’Arpin ( 1568-1640)
Étude pour les collecteurs d’impôt, 1591-1593
Pierre noire et sanguine - 22,4 x 20 cm
Moscou, Musée d’État
des Beaux-Arts Pouchkine
Photo : bbsg
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Les Russes sont également présentés, bien sûr, mais cantonnés au XXe siècle : plusieurs Compositions de Kandinsky témoignent de ses recherches sur la traduction d’une réalité intérieure et les liens entre peinture et musique. L’avant-garde russe est évoquée par les œuvres de Larionov et de Gontcharova ; tous deux participèrent à la première exposition du Valet de Carreau à Moscou - qui réunissait des artistes aussi bien marqués par l’expressionnisme allemand, que par l’art de Cézanne, Gauguin et des fauves - puis s’en éloignèrent, reprochant justement à ce groupe d’être trop influencé par l’art occidental. Malevitch est l’ auteur d’un dessin inattendu, les Enfants dans un pré, qui rappelle qu’il eut une période fauve. Chagall fait aussi partie des célébrités mises en exergue, dont plusieurs dessins des années 1910 sont montrés.
Moins connus, d’autres artistes permettent d’illustrer les différents courants artistiques russes. Zinaïda Serebriakova incarne par exemple le néo-académisme du début du XXe siècle, tandis que Youri Pimenov, Alexandre Deïneka et Alexandre Labas furent membres de la Société des Artistes de Chevalet (OST) qui s’imposa dans les années 1920 et 1930.

4. Nicolaes Berchem (1621/1622 - 1683)
Paysage ensoleillé avec des voyageurs, un paysan et ses vaches, vers 1657
Pierre noire, lavis - 18,5 x 25,5 cm
Moscou, Musée d’État
des Beaux-Arts Pouchkine
Photo : bbsg
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Cette exposition offre ainsi l’occasion d’évoquer l’art russe et l’influence progressive de l’art occidental, mais aussi l’histoire du goût en Russie à travers les collections publiques et privées. Car le fonds graphique du Musée Pouchkine s’est en grand partie constitué grâce aux collectionneurs, à la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui donnèrent des œuvres aux différentes institutions, d’abord volontairement, puis de manière forcée lorsque leurs biens devinrent propriété publique de la République socialiste de Russie. Les différentes institutions culturelles s’enrichirent donc de dessins détenus par les comtes Chouvalov - le Crispin de Watteau notamment, visible à la Fondation Custodia - , par les princes Bariatinsky - le Friedrich, entre autres- par les princes Gargarine - des feuilles italiennes du XVIe au XVIIIe siècle - , par la famille Dolgoroukov - dont la collection était remarquable par sa qualité, de Carpaccio à Rubens - ou encore par Dimitri Chtchoukine - détenteur de dessins français du XVIIIe plus particulièrement.
Une réorganisation des musées de Moscou à la fin des années 1910 et au début des années 1920 entraîna par ailleurs des échanges d’œuvres d’art et le transfert de diverses collections publiques. Le Musée Pouchkine s’est ainsi formé à partir des collections du Musée Roumiantsev, de l’Ermitage, du Musée Russe et du Musée national d’Art moderne occidental. Et finalement, en 1966 son département des arts graphiques investit un bâtiment indépendant.
Toute cette histoire est détaillée dans le catalogue, qui reproduit en outre chacune des œuvres exposées, en l’accompagnant d’une notice détaillée et parfois d’œuvres de comparaison.

5. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Étude d’une femme tenant
son enfant dans les bras
,
fin des années 1640 - début des années 1650
Plume, encre brune,
rehauts de blanc - 11 x 6,7 cm
Moscou, Musée d’État
des Beaux-Arts Pouchkine
Photo : Musée Pouchkine
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Beaucoup des dessins réunis à la Fondation Custodia sont des chefs-d’œuvre, il est impossible de les décrire tous. Au fil des feuilles, un motif revient, et permet d’illustrer la diversité de cet ensemble, du simple croquis au dessin abouti : c’est la figure de dos.
Ainsi, des putti potelés dansent et jouent de la musique (ill. 1), ils ont été dessinés par Dürer lors de son premier voyage en Italie entre 1494 et 1495. Eux aussi ont l’air de danser, ils se battent pourtant : deux lutteurs sont tracés à la plume et rehaussés de blanc par Luca Penni (ill. 2). L’un d’eux est représenté de dos comme une partie des spectateurs au premier plan. Il s’agit du Combat d’Entelle de Sicile et de Darès de Troie, dessiné après 1544 et gravé par Jean Mignon, qui témoigne à la fois de l’héritage de Raphaël et du maniérisme bellifontain qui marquèrent l’artiste. Le Florentin, surnommé le Romain par les Français à cause de sa formation auprès de Raphaël, ou du moins de son entourage, travailla aux côtés de Rosso Fiorentino et de Primatice à Fontainebleau dès la fin des années 1530, esquissant alors des corps contorsionnés et gracieux, à la musculature athlétique et la nudité sinueuse . C’est visible dans ce dessin qui s’inspire pourtant d’une composition de Giulio Romano ou de Raphaël , elle-même dérivée d’un bas-relief antique.

6. Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
L’Attaque, fin des années 1770
Encre brune et lavis brun, pierre noire - 34,3 x 46 cm
Moscou, Musée d’État
des Beaux-Arts Pouchkine
Photo : bbsg
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Le dessin du Cavalier d’Arpin permet d’évoquer un tableau qu’il n’a jamais peint (ill. 3). Le Musée Pouchkine conserve en effet une étude pour les collecteurs d’impôts qui devaient figurer dans la Vocation de saint Matthieu . Giuseppe Cesari fut en effet chargé du décor de la chapelle Contarelli de l’église Saint-Louis des Français à Rome et devait peindre des scènes de la vie de saint Matthieu sur le retable, les murs et la voûte. Il réalisa les fresques, mais pas les tableaux ; il réfléchit pourtant à la représentation du Martyre et de la Vocation du saint, comme en témoignent deux dessins du Musée Pouchkine et un autre, plus détaillé conservé à l’Albertina de Vienne. Ce fut finalement un disciple du Cavalier d’Arpin, un certain Caravage, qui peignit ces toiles.

7. Caspar David Friedrich (1774 - 1840
Deux hommes
au bord de la mer
, entre 1830 et 1835
Pierre noire, plume et encre brune, lavis brun - 23,4 x 35,1 cm
Moscou, Musée d’État
des Beaux-Arts Pouchkine
Photo : Musée Pouchkine
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Les Flamands et les Hollandais sont évidemment présents dans les collections. Peintre italianisant, Nicolas Berchem baigne ses paysages d’une lumière dorée qu’il traduit même dans ses dessins. C’est le cas de ces voyageurs qui croisent sur leur chemin un paysan et ses vaches (ill. 4).
Moins achevés, les dessins de Rembrandt témoignent au contraire de sa manière de travailler sur le vif, croquant des silhouettes en quelques traits de plume, telle cette femme portant son enfant, qui fut peut-être reprise dans le Christ présenté au peuple (ill. 5).
Le XVIIIe français est incarné par Boucher et Greuze, par Fragonard également auteur d’un dessin inattendu : une Attaque, bien loin des scènes de galanterie qu’on lui connaît (ill. 6). Le cadrage serré, la vue da sotto in su confèrent une monumentalité aux personnages présentés à mi-corps.

8. Honoré Daumier (1808 - 1879)
Camille Desmoulins au Palais royal, vers 1850
Fusain aquarelle et gouache - 55,4 x 44,6 cm
Moscou, Musée d’État
des Beaux-Arts Pouchkine
Photo : bbsg
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Les figures de dos sont bien la spécialité de Friedrich qui aime les placer en contemplation devant un vaste paysage. Deux hommes devant la mer sont soigneusement décrits dans une feuille signée, réalisée entre 1830 et 1835 (ill. 7), qui s’inspire probablement d’une toile peinte en 1817 et conservée à l’Alte National Galerie.
Honoré Daumier, bien loin de la contemplation de la nature, représente plutôt une vague populaire, une foule galvanisée par le discours survolté de Camille Desmoulins au Palais Royal vers 1850 après le renvoi de Necker (ill. 8). Cette aquarelle fut peut-être conçue pour illustrer L’Histoire de France d’Henri Martin.


9. Paul-César Helleu (1859-1927)
Une femme accoudée à la rampe,
fin des années 1890
Fusain, sanguine,
craie blanche - 65,7 x 47,5 cm
Moscou, Musée d’État
des Beaux-Arts Pouchkine
Photo : bbsg
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10. Maurice Denis (1870-1943)
Jeunes femmes aux couronnes
de fleurs
, 1905
Fusain, et craie blanche - 43,8 x 36 cm
Moscou, Musée d’État
des Beaux-Arts Pouchkine
Photo : bbsg
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Paul-César Helleu et Maurice Denis esquissent rapidement des figures féminines au fusain et à la craie. Le premier s’intéresse à l’effet décoratif de la robe d’une femme élégante qui, accoudée à une rampe, se penche et regarde vers le bas (ill. 9), le second traduit la pureté de jeunes filles coiffées d’un voile blanc et d’une couronne de fleurs qui font monter leur chant vers le ciel (ill. 10).

11. Henri Matisse (1869-1954)
Le Pêcheur à la ligne, 1905
Plume de roseau
et encre noire - 30,2 x 48,6 cm
Moscou, Musée d’État
des Beaux-Arts Pouchkine
Photo : bbsg
Succession H. Matisse
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Helleu choisit la technique des trois crayons, utilisant la sanguine en plus du fusain et de la craie pour animer la silhouette. La feuille appartint à Piotr Chtchoukine qui côtoya l’artiste à Paris. Le dessin de Maurice Denis est une étude pour L’Éternel été, décor du salon de musique de l’hôtel particulier de Curt von Mutzenbecher en 1905. « Il y a des anges et des vierges blanches qui chantent et jouent des instruments [...] J’exprime, je crois dans l’ensemble que chaque âme manifeste le meilleur d’elle-même, sa musique intime », écrivit-il lui-même.

12. Felice Casorati (1883-1963)
Un modèle nu vu de dos, 1925
Peinture à l’huile noire et pinceau sec - 59,5 x 45,2 cm
Moscou, Musée d’État
des Beaux-Arts Pouchkine
Photo : bbsg
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Parmi les sept feuilles de Matisse exposées, l’une d’elles est une variante de la fameuse Danse  ; elle n’est pas une étude préparatoire, mais une reprise à l’aquarelle de la peinture achevée. Il y a aussi un Pêcheur à la ligne esquissé en quelque traits à la plume lors de son séjour à Collioure en 1905, qui fit partie des œuvres que l’artiste exposa lors du fameux Salon d’Automne qui marqua la naissance du fauvisme (ill. 11).
Felice Casorati, enfin, participa à l’esthétique du « réalisme magique ». Il est l’auteur d’un nu qui semble émerger du fond, comme une apparition éphémère et sans contours (ill. 12). Il utilise ici une technique inattendue puisqu’il travaille de la peinture à l’huile noire avec un pinceau sec sur un support non préparé. Contrairement à l’aquarelle, technique graphique mais colorée, voila qu’un artiste utilise une technique picturale pour des effets graphiques en noir et blanc. Cette figure féminine est à rapprocher d’une toile du peintre, Conversation platonique, dans laquelle le nu s’est retourné et s’offre pleinement au regard - concupiscent - d’un homme. Et du spectateur.

Commissaires : Ger Luijten et Vitaly Mishin.


Collectif, Le Musée Pouchkine. Cinq cents ans des dessins de maîtres, édité par la Fondation Custodia, 2019, 480 p., 49 €, ISBN : 9789078655312.


Informations pratiques : Paris, Fondation Cusotida, 121 rue de Lille, 75007 Paris. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 12 h à 18 h. Tarif : 10 € (réduit 7 €).

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