1704. Le Salon, les arts et le roi

Le Salon, les Arts et le Roi. Les peintres de Louis XIV

1704. Le Salon, les arts et le roi, Sceaux, Écuries du Domaine, du 22 mars au 30 juin 2013

Dessiner à l’Académie royale – Chefs-d’œuvre de la collection Christian et Isabelle Adrien,
Sceaux, Petit Château, du 22 mars au 30 juin 2013

1. François de Troy (1645-1730)
Le Festin de Didon et Enée, 1702
Huile sur toile - 160 x 230 cm
Sceaux, Musée de l’ïle-de-France
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Inutile de gloser sur la pertinence du terme « Salon », qui n’apparut qu’en 1725 lorsque les Académiciens présentèrent leurs œuvres dans le Salon Carré du Louvre. Car si les expositions organisées dès 1667 par l’Académie royale se déroulèrent en différents lieux, le principe resta le même : montrer au public les réalisations de ses membres. Un événement sporadique qui prit toute son ampleur en 1699 et en 1704, lorsqu’il investit la Grande Galerie du Louvre.
C’est ce « Salon » de 1704 - organisé à l’occasion de la naissance de Louis de France, duc de Bretagne - que se propose de décortiquer le Musée de Sceaux, en réunissant un florilège de soixante-dix œuvres, des peintures surtout, mais aussi des sculptures et des gravures, des dessins également, pour évoquer les tableaux absents. Sur plus de 520 créations montrées cette année-là, quelque 180 ont été localisées et sont répertoriées dans le catalogue (hélas encore en gestation, on l’attend en trépignant). Les commissaires ont su s’adapter à un budget limité – les œuvres exposées proviennent toutes de musées français ou de collections privées et la scénographie, claire et sobre, a été conçue par leurs soins -, ils ont aussi fait preuve d’audace et de persévérance : aucun Salon de l’Académie royale n’avait fait l’objet d’une exposition et le sujet n’est d’ailleurs pas le plus à même d’attirer les foules, n’offrant pas la possibilité d’accrocher un Monet dans un coin.

2. Nicolas Langlois (1640-1703)
Exposition des ouvrages de peinture et de sculpture
dans la galerie du Louvre en 1699
Détail d’un almanach pour l’année 1700
Eau forte et burin - 88,8 x 55,8 cm
Paris, Galerie Terrades
Photo : Galerie Terrades, Paris
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Le point de départ de ce projet fut l’acquisition en 2008 du fameux tableau de François de Troy, Le Festin de Didon et Enée, présenté pour la première fois en 1704 avec le retentissement que l’on sait (ill. 1). Il ne s’agit pas de donner simplement une idée de ce Salon en montrant des œuvres qui « auraient pu » y figurer, mais bien d’en rendre compte en choisissant des peintures, des sculptures et des gravures qui étaient bel et bien visibles dans la Grande Galerie du Louvre, à quelques exceptions près. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on ne verra pas de natures mortes (celles de Madeleine Boullogne ou de Desportes par exemple), leur titre n’étant pas précisé dans le livret.

L’exposition réserve des surprises, en dévoilant des œuvres rarement visibles, mais aussi en réfutant des a priori ; le « Salon » de 1704, en effet, est souvent associé à quelques grands noms de la peinture d’histoire : La Fosse, Jouvenet, Antoine Coypel. Or, deux artistes furent particulièrement bien représentés cette année-là, François de Troy et Noël Coypel, malgré la disgrâce de ce dernier auprès d’Hardouin-Mansart qui lui préféra Charles de La Fosse à la tête de l’Académie en avril 1699 ; La Fosse qui pour sa part n’exposa qu’un seul tableau. On découvre ainsi que l’art académique en 1704 est plus diversifié qu’on ne le croit, plus inventif aussi, dans les genres, les formats, les formules et les styles. La jeune génération le montre bien, incarnée par François Marot, qu’on accuse à tort de faire du sous La Fosse, Van Schuppen, Vivien... Elle a déjà un pied dans le XVIIIe siècle et la route vers Watteau est tracée par des peintres comme Michel Boyer [1], dont certaines vues d’architectures ont déjà des airs de fêtes galantes.

3. Noël Coypel (1628-1707)
Déjanire envoyant à Hercule
la chemise empoisonnée
, avant 1699
Huile sur toile - 109 x 172 cm
Versailles, Musée national des châteaux
de Versailles et de Trianon
Photo : RMN
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En guise d’introduction, le parcours s’ouvre sur une présentation de l’Académie royale, incarnée par Coysevox, son directeur de 1703 à 1705, dont Rigaud fit le portrait, ou encore par Louis de Boullogne représenté en professeur par Pierre Gobert (deux portraits visibles au Salon) ; elle prend aussi l’apparence d’une jeune femme au front ceint d’un diadème, entourée des allégories de la Peinture et de la Sculpture dans le morceau de réception de François Marot, Les Fruits de la paix de Ryswick [2]. Acquisition récente du musée de Sceaux, un exemplaire de l’ouvrage de Roger de Piles, Dissertation sur les ouvrages des plus fameux peintres, arbore le chiffre couronné de son dédicataire, le duc de Richelieu qui l’offrit lui-même à Jean-Baptiste Colbert. Autre pièce importante, le livret du « Salon » de 1704 indique la liste des œuvres exposées ainsi que leur emplacement précis. On en connaît trois éditions successives, adaptées à l’ajout de tableaux au cours de l’événement ; Jean-Baptiste Santerre par exemple, n’apparaît que dans la troisième édition. Enfin, une gravure d’almanach, en représentant le salon de 1699, donne une idée de l’accrochage dans la Grande Galerie (ill. 2).


4. Louis de Boullogne (1654-1733)
Venus dans la forge de Vulcain, 1703
Huile sur toile - 67,5 x 57,5 cm
Sceaux, Collection Milgrom
Photo : M. et Mme Milgrom
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5. Robert Le Lorrain (1666-1743)
Vertumne, Pomone et l’Amour, vers 1704
Bronze - 55 x 37 x 32 cm
Paris, mobilier national
Photo : Mobilier national / L. Bideau
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Les premières sections de l’exposition confrontent deux dynasties de peintres : la rhétorique théâtrale des Coypel d’un côté, la grâce des Boullogne de l’autre. La série de huit peintures de Noël Coypel consacrée à l’histoire d’Hercule et destinée à orner l’appartement du roi au Grand Trianon en 1688 est évoquée par trois œuvres : une peinture, Déjanire envoyant à Hercule la chemise empoisonnée (ill. 3), et les esquisses dessinées de deux autres compositions. L’artiste, qui eut du mal à se faire payer, n’hésita pas à les exposer successivement en 1699 et 1704. Son fils Antoine Coypel fait une démonstration de la grande peinture d’histoire et affirme sa maîtrise de l’expression des passions avec Athalie chassée du temple qu’il montra lui aussi dans les deux Salons, fort de son succès. La querelle du coloris s’apaise et le peintre concilie Poussin et Rubens dans l’Évanouissement d’Esther dont les couleurs sont moins contrastées, la composition moins théâtrale.

6. Nicolas de Largillierre (1656-1746)
Portrait de Jean-Baptiste Forest, vers 1699-1700
Huile sur toile - 128,5 x 96 cm
Lille, musée des Beaux-Arts
Photo : RMN
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Les travaux des Invalides, dernier grand chantier religieux du règne, sont évoqués par des esquisses du décor, qui furent présentées au Salon, l’une de Coypel pour l’Assomption de la Vierge, quatre autres de Jouvenet, les saints Barthélemy, Mathias, Jude et Paul.

Face aux Coypel, Bon Boullogne, auteur de Jupiter confié aux nymphes ou de Zéphyr et Flore, offre une vision plus poétique, moins grandiloquente de la mythologie. De Louis de Boullogne, on pourra admirer Vénus dans la forge de Vulcain, réplique d’un sujet traité vers 1700 pour les appartements de la duchesse de Bourgogne, dont les couleurs vives et le jeu de lumière mettent en valeur la sensualité de la déesse et la musculature du dieu (ill. 4). Le Triomphe de Galatée ou encore la Naissance de Bacchus confirment cet esprit nouveau ; l’artiste choisit une palette de bleus et de roses, accorde de l’importance au nu et fait un pas vers Natoire, Boucher et l’art rocaille. La peinture d’histoire se fait gracieuse plutôt qu’édifiante.
Le dialogue de ces toiles avec de petits bronzes – en vogue au XVIIIe siècle - fonctionne parfaitement bien : Robert Le Lorrain reste dans un climat d’élégante légèreté avec deux groupes qui forment une paire, Vertumne, Pomone et l’Amour (ill. 5) et Vénus, Adonis et l’Amour [3]. En bronze également, Philippe Bertrand représente une Hélène qui s’abandonne plus qu’elle ne se débat dans les bras de Pâris (Fontainebleau). Une mythologie galante que l’on retrouve plus loin dans le parcours, avec Charles de La Fosse, auteur d’Acis et Galatée [4] dont la manière coloriste s’oppose à l’approche plus graphique d’un Favanne qui détaille L’Amour piqué par une abeille.

7. Jacques Van Schuppen (1670-1751)
Jeune fille sur une escarpolette, vers 1704
Huile sur bois - 58,5 x 43 cm
Château de Parentignat, collection Lastic
Photo : David Bordes
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Le portrait étant très présent en 1704, une section lui est consacrée, qui permet de montrer toute la diversité du genre et les audaces des peintres. C’est l’occasion de voir le buste de Robert de Cotte par Antoine Coysevox, conservé dans les bureaux de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Le sculpteur, qui annonce Caffieri, a daté son œuvre de 1707, et c’est probablement la terre cuite ou le plâtre (disparus) qu’il présenta en 1704. Il fait face à deux chefs-d’œuvre, le portrait de Jean-Baptiste Forest par Largillierre (ill. 6) accompagné d’une étude à la sanguine, et celui de Mouton par François de Troy. L’œuvre phare de Rigaud cette année-là fut le portrait de Louis XIV, mais il exposa d’autres effigies, la sienne entre autres, et l’un de ses autoportraits, ambitieux, ne fait que renforcer la simplicité avec laquelle Jouvenet représente Raymond Finot. Si le portrait historié est en vogue, Le Festin de Didon et Énée radicalise la formule en proposant un portrait collectif où se mêlent les princes de sang, les courtisans et les domestiques, illustrant au passage la cour brillante que tinrent le duc et la duchesse du Maine à Sceaux.

Une autre partie met en valeur les jeunes artistes de l’Académie, tels que Van Schuppen ou Levrac-Tournières, qui regardèrent vers le Nord ; non plus vers Rubens, mais plutôt vers l’Ecole de Leyde et la manière fine, incarnée par Gérard Dou. On considère en général que ce nouvel intérêt pour les Nordiques commence avec la vente en 1737 de la collection de la comtesse de Verrue ; il apparut plus tôt, comme en témoigne un étonnant tableau de Van Schuppen Jeune fille sur une escarpolette, séduisant par la finesse et la multiplication de charmants détails alors que les symboles transforment cette scène d’insouciance apparente en vanité de l’amour (ill. 7). Robert Levrac-Tournières, contrairement à François de Troy, tire le portrait vers la scène de genre lorsqu’il représente l’orfèvre Nicolas de Launay et sa famille, composition dans laquelle le détail du tapis sur le bas-relief est inspiré de Gérard Dou (ill. 8).

8. Robert Levrac-Tournières, (1667-1752)
Portrait de l’orfèvre Nicolas de Launay
et de sa famille
, vers 1700-1704
Huile sur bois - 56 x 70,2 cm
Caen, musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Caen / Martine Seyve
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Reçu à l’académie en octobre 1704, Santerre représente une Coupeuse de chou [5] qui annonce les figures de fantaisie du XVIIIe. Il transforme quant à lui une scène de genre en portrait en lui donnant un caractère monumental ; loin de la caricature ou de la manière fine du Nord, il s’inscrit ici dans la tradition française.
D’André Bouys, le Portrait de Marin Marais est présenté avec son esquisse et sa gravure à la manière noire, une technique pratiquée par les jeunes artistes qui favorise les effets de clair-obscur plutôt que le trait, classique, tandis qu’Étienne Baudet reste ancré dans la tradition académique en proposant des gravures au burin, de grand format, d’après Poussin.

Au fil des salles, l’éclectisme des œuvres frappe le visiteur : pourtant contemporaines, elles ne semblent pas appartenir à la même époque. Plattemontagne reste dans la lignée de Lebrun lorsqu’il peint Sainte Geneviève priant pour les malades, tandis que Colombel, comme le montrait d’ailleurs l’exposition de Rouen, se laisse influencer par Poussin autant que par L’Albane. Son Repos de Diane est un portrait transformé en scène historiée, comme il y en a beaucoup à la fin du règne de Louis XIV (ill. 9). Le support cuivre ne fait que renforcer la préciosité et la minutie de la composition d’inspiration classique. Les artistes, on l’a vu, prennent des libertés avec la hiérarchie des genres, le tableau de Desportes en témoigne lui aussi, et trahit l’influence des Nordiques, Frans Snyders, Jan Fyt, Paul de Vos (ill. 10). Vivien quant à lui fait rivaliser le pastel avec les techniques picturales en proposant un portrait grandeur nature de Claude-Charles Bacqueville de la Potherie, traçant le chemin de Perronneau ou de La Tour.


9. Nicolas Colombel (1644-1717)
Portrait d’une femme sous les traits de Diane
au retour de la chasse
, 1697
Huile sur cuivre, 65,5 x 81 cm
Londres, Galerie Matthiesen
Photo : The Matthiesen Gallery
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10. François Desportes (1661-1743)
Chasse au sanglier, 1696-1704
Huile sur toile - 72 x 90 cm
Château de Parentignat, collection Lastic
Photo : David Bordes
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L’exposition se clôt sur des œuvres graphiques évoquant des peintures absentes voire perdues. Cette conclusion n’est qu’une transition vers une autre exposition du domaine de Sceaux, consacrée aux dessins de la collection Adrien, qui reprend celle de Rennes en adaptant le propos au contexte du Salon de 1704 : les commissaires ont en effet sélectionné une quarantaine de feuilles réalisées par des membres de l’Académie, soulignant l’importance du dessin dans la formation académique. De la belle étude de Poussin d’après l’Antique pour un montant de lit et un vase quadripode, au puissant dynamisme d’Hercule, esquisse préparatoire de Lemoyne pour son morceau de réception, en passant par Jupiter assis sur les nuées de Charles Lebrun ; Lebrun qui fut le fondateur de l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1648 ; et la boucle est bouclée.

Commissaires : Dominique Brême et Frédérique Lanoë

Informations pratiques : A noter que Sceaux est à quelques stations de RER du centre de Paris, ligne B, station Bourg-la-Reine, Sceaux ou Parc de Sceaux.
Domaine de Sceaux, Parc et Musée de l’Ile-de-France. Ecuries du Domaine de Sceaux. Petit Château du Domaine de Sceaux 9, rue du Docteur Berger, 92330 Sceaux.Tél : 01 41 87 29 50.
Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 13h et de 14h à 17h30, jusqu’à 18h le dimanche. Tarif : 6 euros (réduit : 4,50 euros)

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