Les arcs en ciel du noir. Carte blanche à Annie Le Brun

Musée Victor Hugo, du 15 mars au 19 août 2012.

Victor Hugo (1802-1885)
Prenant le frais avec ses sept frères
Aquarelle, lavis, plume - 28 x 46 cm
Paris, Musée Victor Hugo
Photo : RMNGP
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Si Annie Le Brun a rencontré André Breton et les derniers surréalistes, si elle a consacré parmi les essais les plus incisifs sur les figures noires ou blanches de la pensée occidentale, Sade, Jarry, Roussel, elle a aussi reconnu depuis longtemps en Victor Hugo, une des voix les plus puissantes de la langue française, au-delà des clichés grotesques par lesquels les petits esprits tentent de s’en défendre.
Gérard Audinet, directeur de la Maison de Victor Hugo et de Hauteville House à Guernesey, a donc eu la bonne idée de lui donner « Carte blanche » pour organiser une exposition à partir des fonds de dessins de ces deux lieux. Ouverte encore pour un mois, jusqu’au 19 août, dans la maison de la place des Vosges, où Victor Hugo habita de 1833 à 1848, l’exposition réunit quatre-vingt dessins, certains très rarement exposés, d’autres mieux connus, mais présentés seulement par intermittence. Exceptionnelle occasion de voir et revoir ces chefs d’œuvre, qu’on croit connaître, mais dont la poésie reste aussi surprenante qu’au premier jour.

Annie Le Brun cependant ne s’est pas contentée d’opérer une très belle sélection de ces dessins admirables (bien étudiés par ailleurs par Pierre Georgel [1]) ; elle en propose une toute nouvelle lecture, sous ce titre magnifique, « les arcs en ciel du noir », qu’elle a inventé en poète pour décrire la courbe d’une pensée tendue entre l’aube et les ténèbres.
Relisant l’œuvre en parallèle à la sélection des dessins, Annie Le Brun a peu à peu perçu la récurrence d’une image sous-jacente, perpétuellement reprise par le poète en mille variantes : la spirale vertigineuse qui lie le ciel et l’enfer, le noir et l’aube, métaphore qui se déploie au creux des romans, comme au cœur de ses vers. La justesse de ses analyses a été confortée par la phrase, « l’encre, cette noirceur d’où sort une lumière », pépite verbale trouvée in extremis dans un recueil peu connu de Hugo, Tas de pierres (1856), qui a été placée en épigraphe de son essai.
La scénographie efficace de l’exposition, où les dessins dialoguent silencieusement avec des phrases empruntées à l’ensemble de l’œuvre, montre ce que l’essai démontre : toute la poétique verbale et graphique de cet homme-océan, qui ose s’aventurer sur « le promontoire des songes » au dessus des abimes des âmes obscures, est illuminée par l’obscure clarté qui parcourt l’univers.
Si le jeune Victor Hugo mise sur le noir dans ses premiers romans, Bug Jargal, Han d’Islande et Notre-Dame de Paris, il voit plus loin que le romantisme gothique, dont Flaubert saura moquer la mièvrerie sous-jacente : jusqu’à ses dernières années il s’attachera à descendre avec audace les spirales funèbres de « l’escalier Ténèbres », ouvrant grands les yeux pour y chercher l’obscure clarté, qui tombe des étoiles.
Annie Le Brun a certainement pointé la clé secrète qui aimante tout le déploiement poétique, politique et graphique de l’œuvre de Hugo : le voyage qu’il fait en 1811, à neuf ans, avec sa mère pour rejoindre son père, général de Napoléon, et où ses yeux d’enfant sont confrontés à la fois aux ors des palais madrilènes et aux horreurs de la guerre qui hantèrent aussi le vieux Goya (puits empoisonnés, hommes-fantômes sous leurs masques de pénitents, croix de salut qui deviennent instruments de barbarie).
De cette expérience initiale, et même initiatique, « l’œil ouvert sur le noir », Hugo ne puise pas seulement l’énergie de son combat permanent pour l’abolition de la peine de mort, qui n’a rien perdu de sa force ; c’est sous le signe de « ce gouffre où le jour avec la nuit se fond », qu’il aborde l’amour et les passions, les paysages et les villes, ou encore l’infini de l’océan et du ciel.
Un dessin « prenant le frais avec ses sept frères » (ill. 2, n° 181), où l’on voit, installé sur un sofa, sous une loggia, un despote oriental méditer au frais à côté des piques où sont plantées les têtes de ses frères, illustre de manière époustouflante cet entrelacement entre sérénité et barbarie, où l’humanité touche à ses gouffres.

Une promenade place des Vosges pour voir ces dessins et lire les phrases de Hugo, qui en sont le contrepoint spectaculaire, ne peuvent que donner envie de prolonger la visite par la lecture du bref essai d’Annie Le Brun, Les arcs en ciel du noir, qui, à son tour, est la meilleure porte sur l’œuvre-océan de notre plus grand écrivain, vers lequel il faut revenir de toute urgence.

Annie Le Brun, Les arcs en ciel du noir, Victor Hugo, Gallimard, coll. Arts et artistes, 2012, 19 €. ISBN : 978-2-076013703-9.


Informations pratiques : Maison de Victor Hugo Hôtel de Rohan-Guéménée 6, place des Vosges 75004 Paris. Tél : + 33 (0)1 42 72 10 16. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 h à 18 h. Tarif : 6 € (tarif plein), 4 € (tarif réduit).

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