Les Fleurs du mal de Baudelaire illustrées par la peinture symboliste et décadente

Auteurs : Jean-David Jumeau-Lafond et Aurélie Carréric

Le Diane de Selliers nouveau est arrivé ; une pointe de soufre et un arrière-goût de cannelle accompagnent cette nouvelle publication consacrée à l’intégralité des poèmes des Fleurs du Mal de Baudelaire. On y retrouve, en effet, le contenu de la deuxième édition des poèmes publiée en 1861, accompagné des Epaves de 1866, et des pièces inédites qui furent publiées en 1868, après la mort de leur auteur, par l’éditeur Michel Lévy.
Présenté par l’éditeur et introduit par un texte de Jean-David Jumeau-Lafond, magnifique morceau de rhétorique sur le regard baudelairien et ses correspondances plastiques, le volume est accompagné de cent quatre-vingt-cinq illustrations empruntées à la « peinture symboliste et décadente », nous dit la page de titre. Au fil des pages, l’information s’avère erronée à plusieurs niveaux. En premier lieu, mais cela ne peut qu’accroître notre plaisir, nous relevons qu’aux tableaux s’ajoutent des dessins et des gravures. La reproduction soignée de chaque oeuvre révèle les plus subtiles variations de traits ou de couleur des différents artistes, même si, malheureusement, à plusieurs reprises, l’éditeur s’est trouvé devant des ektachromes de mauvaise qualité, qui ne lui ont permis d’obtenir qu’un médiocre résultat. Le pire en ce domaine étant, à la page 41, le tableau d’Albert Pynkham Ryder, Le Temple de la pensée, du musée de Buffalo (New York), qui ne présente plus que de larges plages de bitume réunies par un vernis jauni parcouru d’un dense réseau de craquelures blanchâtres et, plus grave, de pertes nettement visibles.
L’évocation de ce nom si peu familier des amateurs d’art est à mettre au crédit de l’iconographe de cette publication, Aurélie Carréric (aussi auteur des biographies d’artistes qui complètent utilement ce volume), qui n’a pas hésité à présenter des artistes méconnus (tels le français Henry Chapront, p. 309, ou le polonais Feliks Jablczynski, p. 402) et des œuvres inconnues ou quasi-inaccessibles, comme le Von Stuck de la Fondation Saints Cyrille et Méthode de Sofia (p. 333), ou le Krzyzanowski du musée national de Varsovie (p. 277). En second lieu, autre distance prise par rapport au titre, probablement emportée par le plaisir de cette illustration non littérale [1] des magnifiques textes baudelairiens, elle s’est souvent éloignée du but affiché « symboliste et décadent », recrutant des artistes (et des œuvres) que ce qualificatif aurait bien surpris : Pierre-Auguse Renoir à la page 153, Jules Adler à la page 207, Eugène Boudin à la page 355, par exemple.
En contrepartie, on peut être surpris de ne pas voir figurer dans ce livre quelques grandes figures de l’illustration baudelairienne comme Armand Rassenfosse qui livra en 1899 pour les Cent Bibliophiles, une série d’illustrations qui fit date, et dont maintes esquisses existent dans les collections publiques. Ainsi, le dessin préparatoire à l’illustration du poème Spleen et Idéal, sphinx cruel, attentif et obsédant, conservé dans les collections du musée d’Orsay, aurait pu tout à fait se substituer à la gravure d’Alfred Kubin extraite de la série Une Danse de la mort qui fait face, à la page 182, au poème Le Revenant et amplifier la résonance de son dernier vers : « Moi, je veux régner par l’effroi ». D’autres artistes qui ne se référèrent pas aussi explicitement à Baudelaire auraient néanmoins pu se substituer à certaines recrues bien éloignées du symbolisme ; ainsi, La Rue d’Adler, déjà mentionné, aurait-elle pu laisser la place à une Ville abandonnée de Fernand Khnopff, plus en accord avec le « Pluviôse, irrité contre la terre entière » d’introduction. Ce choix aurait rétabli un équilibre, car si les belges sont à l’honneur, Félicien Rops prend peut-être trop de place avec trente reproductions de ses œuvres contre une seule de Joseph Dreppe (Les Tombes profanées, héritier de La Prise d’Agrigente de l’artiste du dix-huitième siècle Jean-Louis Desprez, nouvelle acquisition du Louvre, d’un artiste dont auraient pu se réclamer certains symbolistes morbides, p. 271). De même, ne rencontre-t-on qu’une fois Fernand Khnopff (p. 362) et deux fois James Ensor (p. 79 et 123), tandis qu’est oublié, par exemple, leur voisin néerlandais Johan Thorn Prikker, dont l’obsédante image de la Croix aurait eu de multiples occasions de s’exposer. La même observation est aussi valable pour bien des rosicruciens français, tels que Charles Maurin (avec, par exemple, sa Maternité du Musée Crozatier du Puy-en-Velay) ou Alexandre Séon, dont il eut été opportun de rappeler le souvenir.
Illustrer, c’est-à-dire choisir, offre une infinité de possibilités. Les choix iconographiques de cet ouvrage sont pertinents, néanmoins on peut regretter qu’ils ne répondent pas plus précisément au programme affiché en tête d’ouvrage. Là est le seul défaut de cette luxueuse cuvée Diane de Selliers 2005 dont s’enivreront les bibliophiles et amateurs d’art.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal illustrées par les peintres décadents. Introduction : Jean-David Jumeau-Lafond, iconographie et biographies : Aurélie Carréric. Diane de Selliers, 2005, relié, 471 pages, 190 €, ISBN 2-903656-32-0

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