Marguerite Yourcenar et la peinture flamande

Cassel, Musée départemental de Flandre, du 13 octobre 2012 au 27 janvier 2013.

1. Richard Estes
(né en 1932)
Marguerite Yourcenar
Huile sur toile
Centre National des Arts Plastiques
Photo : DR/CNAP
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A l’occasion des 25 ans de la mort de Marguerite Yourcenar, les deux institutions voisines que sont le musée départemental de Flandre, à Cassel, et la Villa départementale Marguerite Yourcenar, à Saint-Jans-Cappel, près de Bailleul, s’associent et présentent l’exposition « Marguerite Yourcenar et la peinture flamande ». Très à propos au regard de la politique d’exposition du musée, elle étudie les nombreux rapports qu’entretiennent les écrits yourcenariens et l’art flamand des XVe et XVIe siècles essentiellement. Prisme parfait pour cette étude, L’Œuvre au Noir, roman publié en 1968 prenant pour décor la Bruges du XVIe siècle, est aussi particulièrement emblématique du processus créatif de Marguerite Yourcenar. Nous touchons là le propos des commissaires, Sandrine Vézillier et Achmy Halley, et l’intelligence de cette exposition. Les références picturales ne sont pas considérées comme essentielles à la lecture du roman mais comme un élément phare de l’inspiration et de la méthode de la romancière. Le parcours en quatorze petites sections ne cherche donc pas à illustrer de façon systématique des extraits du texte par un panel d’œuvres flamandes, mais organise sa trentaine d’œuvres thématiquement comme autant de démonstrations des correspondances qui unissent Marguerite Yourcenar à la peinture flamande renaissante. Ces liens intimes, que l’on découvrira biographiques et intellectuels, prennent place le long d’une déambulation dans les salles voulue labyrinthique, à l’image de la méthode de travail de l’écrivain qui compile instinctivement, et non moins pertinemment, ses références picturales en un « puzzle iconographique » [1] plus qu’elle ne les organise logiquement.


2. D’après Quentin Metsys
(1466-1530)
Portrait présumé du médecin
Paracelse (1493-1541)

Huile sur panneau
Paris, musée du Louvre
Photo : RMN/Hervé Lewandowski
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3. Bernard van Orley
(c.1488-1541)
Portrait de Marguerite d’Autriche
Huile sur panneau
Bourg-en-Bresse, musée du
Monastère royal de Brou
Photo : Hugo Maertens
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4. Pieter Bruegel II
(c.1564/1565-1636)
La Danse de noces
Huile sur panneau
Quimper, musée des Beaux-Arts
Photo : Collection du musée des
Beaux-arts de Quimper
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Cette iconothèque très personnelle de Marguerite Yourcenar prend place dès la première salle intitulée « Le labyrinthe de la création » qui fonctionne comme une synthèse de l’exposition. L’huile sur toile, que l’on jurerait photographie, de l’artiste contemporain Richard Este représentant Marguerite Yourcenar à son bureau (ill. 1) nous fait face à l’entrée comme une mise en abyme du parcours à venir. Nous entrons dans les coulisses de la création, les détails peints - les notes et dossiers posés sur le bureau et les reproductions fixées aux murs - prendront place dans les vitrines, sur les cimaises et les bornes numériques. Viennent immédiatement les Notes de composition de L’œuvre au Noir – travail préparatif au roman [2] - et les albums de cartes postales, témoins de l’étude poussée de la peinture flamande menée par Marguerite Yourcenar en vue de la rédaction de son roman. Elle sillonne pendant près de dix ans les musées européens et américains où elle acquiert consciencieusement des catalogues raisonnés et des monographies consacrés à l’art flamand [3] et plus encore des cartes postales des œuvres qui l’interpellent, des chefs d’œuvres, comme des petits maîtres et des anonymes. Elle les compilera en trois albums [4] intitulés « Peinture flamande 1 », « Bosh et Brueghel » et « Peinture flamande 2 » [5]. Le premier, auquel se consacre la quatrième section, concerne les Primitifs flamands, le deuxième, repris lui à la cinquième section, est dédié au XVIe siècle, tandis que le dernier mêle à quelques peintres du XVIe des grands maîtres du XVIIe siècle dont Rubens. Trois genres principaux s’en détachent, assez logiquement : le portrait servira l’esquisse des personnages du roman (ill. 2 et 3), la peinture religieuse précisera le contexte politico-religieux très instable du XVIe tandis que le paysage plantera le décor au fil des pérégrinations du héros Zénon. Répertoires non exhaustifs, il est certain que d’autres correspondances, d’autres inspirations ont existé outre ces albums, certaines non répertoriées, d’autres mentionnées dans les Notes de composition. L’auteur y livre certaines des œuvres choisies pour construire le roman et beaucoup de sa façon de procéder, d’intégrer les œuvres à ses écrits, de « regarder les images jusqu’à les faire bouger » [6], de toujours les reconstruire, les assembler, les réinterpréter. Le cinquième essai du catalogue [7] écrit par Agnès Fayet auteur de la thèse « Marguerite Yourcenar et l’image » [8], est très intéressant à cet égard. Il mentionne différents procédés d’intégration des références picturales au texte, de la rare « image référentielle » lorsque la référence est scénarisée assez directement, quasiment citée - c’est le cas du « bain des anges » se référant directement au Jardin des Délices de Bosch - à l’utilisation moins évidente de détails et de scènes typiquement flamandes comme la fenêtre ouverte sur l’arrière-plan, le miroir, les kermesses (ill. 4) ou bien encore les carnavals.


5. Roelandt Savery
(1576-1639)
Orphée charmant les animaux
Huile sur toile
Joigny, Collections municipales
Photo : Collections municipales,
ville de Joigny
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6. D’après Jérôme Bosch
(?–1516)
La Tentation de saint Antoine
Huile sur panneau
Lièges, BAL – musée des Beaux-Arts
Photo : Lièges, BAL – musée des Beaux-Arts
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7. Pieter Bruegel II
(c.1564/1565-1636)
Paysage d’hiver avec trappe aux oiseaux
Huile sur panneau
Anvers, musée Mayer van den Bergh
Photo : Bart Huysmans
et Michel Wuyts
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A cette section inaugurale synthétique succèdent deux séquences qui forment l’introduction biographique de l’exposition. Avec « Ses racines flamandes, source d’inspiration » puis « Rubens, un ancêtre rêvé ! » les commissaires rappellent les origines flamandes de Marguerite Yourcenar qui ont sans nul doute attisé sa grande curiosité pour l’art flamand. Portraits de ses ancêtres, arbre généalogique – dont certains personnages de L’Œuvre au Noir empruntent les noms -, photographies du Mont Noir - le château de son enfance, vendu en 1913 puis détruit lors de la guerre de 1914 et aujourd’hui site de la Villa Yourcenar – et extraits de sa trilogie autobiographique Le Labyrinthe du Monde se succèdent. Marguerite Yourcenar est donc née Cleenwerck de Crayencour (dont Yourcenar est l’anagramme) à Bruxelles avant de passer son enfance dans la Flandre française où se constituent autour de la galerie des ancêtres et des petites toiles du château familial « les premières salles de son musée imaginaire » [9]. L’installation à Paris puis à Londres avec son père en 1913-1914 assoit l’appétence pour l’art de la jeune fille qui fréquente assidument les musées et monuments des capitales. Partout ensuite ce réflexe perdurera de Madrid, à Vienne, Leningrad, Genève, Washington, Florence ou Bruxelles, dotant l’écrivain d’un regard averti sur la peinture et la peinture flamande en particulier. La Marguerite Yourcenar romancière puisant dans les tableaux flamands la matière première de sa production littéraire, est rapidement rattrapée par l’historienne de l’art [10] qui perçoit dans ces œuvres un intérêt non plus seulement romanesque - décomposer les œuvres pour composer la sienne - mais aussi conceptuel. La romancière et les artistes renaissants flamands entrent dans une intimité de fonctionnement, une intimité intellectuelle usant du même procédé qui fait rarement du premier plan le fond du sujet. L’exposition convoque alors en séquences successives différents sujets de prédilection qu’ont en commun l’écrivain et les peintres. De la représentation animalière (ill. 5) aux scènes apocalyptiques (ill. 6) en passant par les paysages hivernaux (ill. 7), le thème de l’alchimie ou bien encore la parabole du fils prodigue tous offrent en sus du substrat romanesque cette possibilité de faire de la toile ou du roman une ouverture plus qu’une fin en soi. La section suivante intitulée « Delvaux et Yourcenar, des mots à l’image » vient clore le parcours et ramène le discours mené des images à l’écrit, de l’écrit aux images. Quand en 1982, la romancière accepte le synopsis de l’adaptation cinématographique de son roman par le réalisateur belge André Delvaux, et démarre avec lui un long échange épistolaire elle confirme les indications esquissées précédemment quant à son processus créatif, sa volonté de transcender les images pour ne jamais céder au piège de la reconstitution. Rien de l’érudition que se construit Marguerite Yourcenar de la peinture flamande n’a vocation à restitution historique, « l’idée n’est pas de prouver que nous sommes bien à Bruges au XVIe siècle mais de nous plonger dans un univers qui correspond à l’image consciente et inconsciente que nous avons de cette Bruges » [11]. Delvaux adopte alors un fonctionnement très proche de celui de Marguerite Yourcenar, il tournera très peu à Bruges comme elle ne décrit dans ses pages ni sites ni monuments, pour se préserver d’un « film historique », tout comme ses références à l’art flamand se feront par le cadrage et la lumière plus que par la précision anecdotique.

8. Pierre Paul Rubens
(1577-­1640)
Les Trois Grâces
Huile sur panneau
Florence, Galleria Palatina
Appartamenti Reali
Palazzo Pitti
Photo : Galleria Palatina
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Si la muséographie cherche, à juste titre, à ne pas parasiter l’objet de l’exposition - le rapport du tableau et de l’écrit - par la suppression de tous panneaux explicatifs au profit d’un petit livret – elle ne facilite pas la compréhension de ce discours. Le catalogue, qui ne rappelle pas les sections, ne propose aucune notice d’œuvres ni de liste des œuvres exposées, n’est pas non plus d’un grand secours, exposition et catalogue semblant fonctionner indépendamment. Réunir les multiples œuvres références de Marguerite Yourcenar, serait évidemment impossible, mais il est dommage qu’à la lecture des livret et catalogue la confusion reste grande entre les œuvres reproduites pour illustrer les essais et celles présentées dans l’exposition. Nous retiendrons donc de jolis prêts, les paysages d’hiver de Pieter Brueghel II (ill. 7) et de Grimmer provenant respectivement du musée Mayer van den Bergh d’Anvers et du Philadelphia Museum of Art ou la très belle grisaille de Rubens de la Galleria Palatina de Florence (ill. 8), que nous retrouverons ou non dans le catalogue. Ses très bons essais n’en viennent pas moins étoffer une bibliographie qui en a bien besoin. Car si « chaque ouvrage de Yourcenar paraît prendre sa source dans un tableau, une gravure, une statue, un monument. » [12], si elle-même a beaucoup évoqué au fil de son œuvre - dans ses romans, ses essais ou ses lettres - son rapport aux images et si plusieurs études ont été menées à ce sujet très peu ont été publiées et jamais une exposition ne lui avait été dédiée. Le projet qu’ont la Villa Yourcenar et le musée archéologique du Nord d’une exposition d’ici 2016 consacrée, cette fois, au rapport entretenu par la romancière avec l’art antique, par le biais des Mémoires d’Hadrien, devrait encore enrichir ce sujet passionnant des coïncidences existantes entre les écrits yourcenariens et les œuvres d’art.

Commissaires : Sandrine Vézillier et Achmy Halley.


Sous la direction de Sandrine Vézillier et Achmy Halley, Marguerite Yourcenar et la peinture flamande, Editions Snoeck, 2012, 120 p., 22 €. ISBN : 9789461610515.


Informations pratiques : Musée départemental de Flandre, 26 Grand Place, 59670 Cassel. Tél : +33 (0)3 59 73 45 59.
Ouvert tous les jours, du mardi au samedi de 10h à 12h30 et de 14h à 18h, et le dimanche de 10h à 18h. Tarifs : 5 € (réduit : 3 €).
Site internet

English Version

Julie Demarle

Notes

[1Sandrine Vézilier-Dussart, « Marguerite Yourcenar et la peinture flamande : un puzzle iconographique », p. 35-45.

[2Rédigées par Marguerite Yourcenar entre 1956 et 1959 et publiées en 1968 (Cambridge, Houghton Library).

[3Note 29, p. 29.

[4Conservés à Petite plaisance, sa dernière demeure dans l’État du Maine aux États-Unis, parmi une trentaine d’autres dédiés à la peinture italienne, française, espagnole, à la sculpture, etc.

[5Les annexes du catalogue, p. 114-117, listent l’ensemble des cartes postales qui constituent chacun des trois albums.

[6cf. in Notes de composition de L’œuvre au Noir, cité par C. Golieth, « La peinture dans l’écriture de Marguerite Yourcenar et d’Honoré de Balzac », Actes du colloque Marguerite Yourcenar écrivain du XIXe siècle ?, Clermont-Ferrand, Publications de la SIEY, 2004, p. 219.

[7Agnès Fayet, « L’image déconstruite, reconstruite et inventée dans L’œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar », p. 61-73.

[8Soutenue en 2007 à l’Université de Saint-Étienne.

[9Achmy Halley, p.23

[10L’essai de Didier Martens, « Marguerite Yourcenar, historienne de l’art des anciens Pays-Bas méridionaux et de la Principauté de Liège », p. 75-95, est à ce sujet intéressant, il vise à apporter, à travers cinq exemples puisés dans l’œuvre, au sens large, de la romancière la preuve qu’elle était une véritable historienne de l’art méthodique et surtout visionnaire.

[11Sandrine Vézilier, p. 35.

[12Jean-Marie Le Sidaner, « Le musée imaginaire en matrice d’œuvres » in Le Magazine Littéraire, hors-série n°16 « La beauté », février-mars 2009, p. 28.

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