Maurice Denis/« Delacroix est à la mode »

Auteur : Maurice Denis. Textes réunis et annotés par Thierry Laugée, Fabienne Stahl et Clémence Gaboriau

1. Maurice Denis (1870-1943)
Histoire de l’art français, 1925
Huile sur toile marouflée – 15 x 12 m
Décoration de la coupole sud-est du Petit Palais, Paris
Photo : Julien Vidal/Petit Palais/Roger-Viollet
Voir l´image dans sa page

D’une impeccable archivistique familiale (honorer en Maurice Denis, le grand homme de la famille, lui qui savait ordonner ses papiers [1], tenir un journal [2]) à la pure et substantifique histoire de l’art – celle de la succession des styles qui régit forcément le duo Delacroix-Denis – voilà qui nous vaut présentement une impressionnante anthologie des écrits de Denis sur Delacroix, annotée de façon exemplaire, au point même que l’on peut se croire face à deux ouvrages parallèles, tant les présentateurs et commentateurs se plaisent à être informés et savants [3]… Quoi qu’il en soit, si, comme chacun sait, Delacroix tout comme Denis se livraient avec plaisir et talent à l’acte d’écrire autant qu’à leur tâche de peintre et de dessinateur, il y a de quoi rester surpris, de prime abord, par la fervente, constante admiration (elle perce au moins dès 1898 [4]) que le second éprouve pour l’art du premier, quasi une vénération davantage infusée d’esthétisme que fondée sur une approche historique. Et ce, au point de presque gommer l’ineffable romantisme siglé « 1830 » de Delacroix pour voir en lui une sorte de génie classique [5] hors du temps, supérieurement, typiquement, symboliquement français, à quoi Denis ajoute une dimension proprement chrétienne [6] qui lui est on ne peut plus chère tout comme elle l’était à son conseiller-mentor du Louvre, Paul Jamot [7].Denis pouvait-il cependant échapper à l’emprise de l’époque qui lui était sienne, en l’occurrence l’après-1918 qui culmine justement pour Delacroix dans la célébration d’un artiste français entre tous avec la décisive rétrospective Delacroix de 1930 et l’obstinée création de son musée (envisagée dès 1929) qu’accompagna et soutint résolument Denis jusqu’à sa disparition accidentelle en 1943 ?

3. Lovis Corinth (1858-1925)
Portrait de Julius Meier-Graefe (1867-1935), 1912 (ou 14 ?)
Huile sur toile – 90 x 70 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
Voir l´image dans sa page

Relevons au passage l’indécent camouflet infligé au renommé Julius Meier-Graefe, parce que citoyen allemand, lors de la constitution de la Société des Amis d’Eugène Delacroix en 1929, à laquelle il avait désiré de suite adhérer, soit, qui ne le sait, l’une des plus brillants défenseurs de l’art français du XIXe moderne, impressionnistes compris, son titre de gloire sans pareil : las !, Maurice Denis avise Meier-Graefe du refus de son adhésion par le bureau de la Société dans une lettre quelque peu embarrassée que l’on eût aimée d’un ton plus chaleureux à l’égard d’un tel connaisseur [8]. Au moins ce document peu glorieux est-il honnêtement consigné dans le présent ouvrage qui s’impose sans conteste par la richesse de ses inédits et l’excellence de son index.
Quel n’est pas de fait le criant paradoxe qui voit se rejoindre et s’associer en Delacroix puis en Denis deux artistes historiquement et stylistiquement si différents, pour ne pas dire opposés, relevant de générations nettement distantes (Delacroix naît en 1798, Denis en 1870…) ? Cette publication joliment intitulée « Delacroix est à la mode » permet en tout cas d’en convenir, non sans assumer une franche empathie des contraires, notion plus que commode (pour être à la mode du jour, c’est du « en même temps »…). Denis pour sa part frise l’image d’Epinal lorsqu’il en vient à déployer en peinture, aux écoinçons d’une (ingrate) coupole parisienne du Petit Palais (1921-1925) toute une histoire, disons plutôt une geste de l’art français avec le motif majeur, choix plus que démonstratif au lendemain de la Victoire, de la figure bis repetita de la Liberté sur les barricades, sa chère Liberté aux allures d’icône pétrifiée, comme sacralisée dans une héroïcité de légende (ill. 1). Et ce, en imagière compagnie (comme si l’on était à l’école !) de telle Danseuse de Carpeaux, ou de quelque Nymphe de Puvis et surtout d’un récent et presque incongru Fifre de Manet, tableau qui avait accédé en 1914 avec la collection Camondo à ce Saint des saints qu’est le Louvre, le tout bien sûr sur fond d’inévitable et très glorifique Arc de triomphe de l’Étoile [9]. – Du plus pur Denis mais pas du meilleur, force est d’en convenir, où s’affiche un esprit décoratif figé mais quand même insistant et déclamatoire, mal servi par un coloris plutôt morne et égalisateur, tant et si bien que le plaisir de la forme ploie sous le recours aux morceaux choisis.

2. Maurice Denis (1870-1943)
Histoire de l’art français. Détail, 1925
Décoration de la coupole sud-est du Petit Palais, Paris
Photo : Julien Vidal / Petit Palais / Roger-Viollet
Voir l´image dans sa page

Delacroix, pour en revenir à lui, homme et artiste, se retrouve ainsi mal à l’aise – son propre portrait dans ce décor est particulièrement maussade – aux côtés d’autres grandes figures de l’art français (Poussin, Ingres, Manet, Puvis, etc.), tout aussi lourdement convoquées – le terme s’impose ! – dans un assemblage qui veut trop dire, trop montrer et démontrer, façon de contrevenir à l’essentielle leçon d’un art authentiquement décoratif, celui que Denis savait si salubrement pratiquer au théâtre des Champs-Élysées ou dans les panneaux décoratifs du Soir florentin au même Petit Palais. « Non, ce n’est pas [cette Liberté] une froide allégorie, c’est une personne vivante. Elle ne vole pas, elle tient solidement à la terre » (ill. 2), s’écrie sans sourciller Raymond Escholier [10], inévitable héraut de la grande cause Delacroix (sa mémorable monographie en trois volumes d’où provient cette citation est de 1926-1929), lui qui s’active dans ces années-là auprès d’André Joubin, autre grand historien du maître, dans la création d’un Musée Delacroix, tout comme le fait Maurice Denis justement. De quoi faire chorus – Escholier est un chantre plus qu’ardent – avec le stupéfiant chant d’éloge delacrucien qu’entonne Denis, en parfait littéraire cette fois, dans sa réponse à l’enquête incisive de Jean-Louis Vaudoyer à la date de 1923 [11], et dont il est si content qu’il la réitère dans son Journal. Voyons-y bien un au-delà de toute histoire de l’art de juste raison (ce n’est pas cela qui attache sur le fond un Denis, d’abord créateur et chef d’école), notre artiste lettré n’allant même jamais plus loin dans l’hyperbole proprement franco-française qui, encore une fois, ne peut se retrouver en porte-à-faux dans la gloire d’après 1918 : « Je vote pour Delacroix. », répond-il donc à Vaudoyer, et continue : « Il n’en est pas de plus grand, sauf Poussin, mais il est plus varié, plus étendu, plus riche et pour tout dire plus peintre. Poussin est du XVIIe siècle, Delacroix est de tous les siècles : il est gothique, baroque, impressionniste, classique. On devrait enseigner dans les écoles des beaux-arts la composition, le style, le dessin, la couleur, les techniques de Delacroix. On vanterait, on donnerait aussi en exemple sa culture, son goût, l’élégance toute française de son esprit. Au Sénat, au palais Bourbon, il a la majesté de Poussin et l’éloquence de Lebrun. Il est nerveux comme Degas, et délicat comme Renoir ; il est plastique et latin d’une autre façon qu’Ingres, mais avec autant de passion ». N’en jetons plus !
Après tout, dans un pareil engagement personnel, Denis n’est nullement tenu d’obéir à sa propre ligne stylistique [12], tout de même qu’un Degas collectionneur ne s’accorde guère à son faire d’artiste, si même il ne le déborde singulièrement. Importe plutôt ici le fait que l’action de Denis s’inscrit également et même surtout dans un moment privilégié d’histoire de l’art où l’on voit cette discipline s’affirmer à travers toute une phase d’approfondissement et de renouvellement des études consacrées à Delacroix. Il n’est que de se référer à la magistrale rétrospective Delacroix de 1930 au Louvre que prolongent à point nommé les décisives publications dues à l’inlassable Joubin du Journal de Delacroix en trois volumes (1931-1932) puis de la correspondance générale du maître en cinq volumes (1935-1938). Maurice Denis se retrouve ainsi, pour cause de Delacroix, auprès de conservateurs de musée comme Louis Gillet, René Huyghe ou Paul Jamot, d’historiens généralistes comme Focillon, de spécialistes tels que Joubin ou Escholier déjà cités et bien sûr l’incontournable Moreau-Nélaton, de critiques d’art comme François Fosca [13]), celui qui lance le retentissant mot d’ordre « Delacroix est à la mode » (1933) qui donne son titre au livre, de collectionneurs tels que Georges Viau ou Joseph Vitta. Ajoutons-leur aussi d’autres artistes, vieux compagnons de route de Denis, soit René Piot ou Paul Signac auxquels s’oppose dès 1921 le plus jeune André Lhote, très résolu partisan d’Ingres. Dans cette brillante fortune critique de Delacroix, Maurice Denis tient une place de premier plan comme le prouve à satiété la présente anthologie riche de notes diverses, d’allusions isolées ou de plans de conférences (Denis en prononçait beaucoup) [14]. C’est vraiment le Revival Delacroix dont parle à si bon escient Barthélémy Jobert dans sa post-face, comme si un « Delacroix 1930 » se substituait en fin de compte à la phase d’un Denis Art-déco des années 20.
Le fait est que les citations de Denis sur Delacroix si efficacement recensées dans le présent ouvrage restent jusqu’en 1921 plus ou moins sporadiques et d’une portée, soyons juste, relativement mince, pour se densifier justement à partir du (trop ?) éloquent décor du Petit Palais inauguré en 1925, d’autant que Denis finit par devenir une personnalité officielle (il sera élu en 1932 à l’Institut). Dans les années 1930 se précise effectivement la constitution d’une Société des Amis d’Eugène Delacroix qui va être l’inévitable préface à un musée logé plus que symboliquement dans le dernier atelier de l’artiste, rue de Furstenberg [15].Est-ce à dire que ce tardif Denis, déjà quelque peu vieillissant [16], pontifiant, peut-être lassé dans ses exercices de peintre décorateur où les élèves et collaborateurs ne laissent pas de prendre une notable part, sinon même dépassé par de jeunes talents, songeons à des Chapelain-Midy, Brianchon ou Brayer et à leur réalisme joyeusement coloré, finit par s’identifier plus ou moins consciemment à l’ultime Delacroix des années 1850-1860 ? D’où l’admiration émue avec laquelle il célèbre, dans telle conférence de 1933, la chapelle des Saints-Anges à Saint-Sulpice [17], vrai testament pictural de Delacroix et chantier tout proche de l’ultime domicile du maître [18] ; et, de manière concomitante, l’édifiant récit qu’on peut suivre presque au jour le jour, grâce à ce livre, de la vertueuse création du musée-atelier Delacroix à laquelle Maurice Denis s’affaire de manière exemplaire, cette idée muséale où s’entremêlent incroyablement et typiquement interventions ou sollicitations, quid de l’Etat, quid de la Ville de Paris, recherches de subsides, hésitations des initiateurs, pesanteurs administratives. On en voudra pour éclatante démonstration la preuve que procure une lettre inédite adressée en 1930 à André Joubin par le futur président des Amis du Louvre (il le deviendra peu après, en 1932), Albert Henraux [19].


4. Diogène Maillart (1840-1928)
« L’atelier d’Eugène Delacroix et la maison de la rue Furstenberg où il est mort en 1863 »
Gravure d’après un dessin publiée dans Le Monde illustré, 11 octobre 1890
Fichier Moreau-Nélaton, Musée du Louvre, département des Peintures
Photo : Catherine Adam-Sigas
Voir l´image dans sa page
5. Maurice Denis (1870-1943)
Vue de l’atelier de Delacroix, rue de Furstenberg, vers 1928
Mine de plomb avec rehauts à l’aquarelle sur papier – 15,8 x 19,4 cm
Paris, Musée national Eugène Delacroix
Photo : RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot
Voir l´image dans sa page

Aussi bien vaut-elle son pesant d’or, en faisant écho aux discussions que nourrissaient alors Denis et les partisans de la création d’un Musée Delacroix, tant elle pose avec acuité la question redoutable (et toujours d’actualité) des petits musées, souvent monographiques, en marge des grands et de leur avenir, ce qui soit dit en passant mériterait tout un débat au-delà du seul cas Delacroix, ce musée qui est quant à lui d’une genèse encore incertaine dans ces années 1930 de la pleine reconnaissance de l’artiste, un établissement longtemps fragile mais dorénavant adossé comme l’on sait au géant Louvre et sauvé ainsi par un rapprochement qui n’allait pas de soi et n’avait même pas été envisagé au départ : « J’ai beaucoup réfléchi », écrit Henraux avec une impitoyable lucidité « à la question qui nous intéresse. Si nous voulons assurer la conservation de l’atelier de Delacroix, c’est près d’1 million ½ qu’il nous faudra trouver, car l’intérêt de l’argent est de 5 % maintenant et non plus 6 %. 1 250 000 + 150 000 fr. minima de 1er établissement = 1 400 000 fr. N’est-ce pas beaucoup d’argent pour un atelier où Delacroix a, somme toute, assez peu peint ? Et puis, comme on l’a dit l’autre jour, que mettra-t-on dans ce nouveau musée ? Beaucoup de gens se dérangeront-ils pour voir une chaise ou une lampe ayant appartenu au grand artiste ? Car il ne faut pas compter sur un don important de tableaux, les légataires ou donateurs éventuels préférant toujours la publicité du Louvre à cet enterrement de 1ére classe dans un musée qui restera à peu près inconnu. Qui va au musée Jacquemart-André, si plein de belles choses pourtant ? Qui va au musée Henner ? Au musée Gustave Moreau ? N’aurait-on pas intérêt à perfectionner et à enrichir les grands musées existants au lieu d’éparpiller ses efforts à les rendre vains ? ». – Du bien-fondé de publications – est-il encore besoin de les justifier ? – qui révèlent comme celle-ci d’aussi piquantes et nourrissantes pièces d’archives !

Maurice Denis / « Delacroix est à la mode », Textes réunis et annotés par Thierry Laugée, Fabienne Stahl et Clémence Gaboriau, PUPS, Maison de la Recherche / Université Paris-Sorbonne, mars 2018, 309 p., 22 €. ISBN : 9791023105919.

Jacques Foucart

Notes

[1Voir l’avant-propos de Claire Denis, « Papiers de famille. En guise de préface... », Maurice Denis / Delacroix est la mode, p. 7-9. – On ne saurait donc s’étonner de certains détails de correspondance pour le moins anecdotiques, par exemple, une lettre de l’artiste en date du 18 février 1941 s’inquiétant des meubles déposés en 1939 par son fils Jean-François Denis à l’atelier Delacroix, op. cit., p. 223.

[2Le Journal de Maurice Denis a été publié en 1957-1959 (trois volumes).

[3Aux trois responsables du présent ouvrage cités comme tels dans son intitulé, ajoutons pour leurs contributions respectives les noms de Dominique de Font-Réaulx, p. 179-182, d’Arlette Sérullaz, p. 183-184, de Camille Doutremépuich, p. 190-192, de Catherine Adam-Sigas, p. 209-211, Barthélémy Jobert étant l’auteur de la postface « Delacroix 1930 », p. 263-273.

[4Voir une mention – l’une des premières à faire état de Delacroix – dans le Journal de Maurice Denis à la date de 1898, op. cit., p. 49. D’autres mentions anciennes, encore rares, suivent en 1914, 1915, etc.

[5Voir à ce sujet le chapitre de Thierry Laugée, « Eugène Delacroix, portrait d’une postérité dans l’entre-deux guerres », op. cit., p. 25-40, ainsi que le plan d’une conférence en 1932, op. cit., p. 169-175, avec présentation par Fabienne Stahl.

[6Voir notamment la lettre de Denis de 1931 au P. Régamey, dominicain, op. cit., p. 50-60.
En juin 1929, Denis donne une conférence « Delacroix à Saint Sulpice », op. cit., p. 105-129, avec présentation et annotations de Fabienne Stahl. Autre conférence sur le sujet, en janvier 1933, op. cit., p. 153-168, toujours avec présentation et notes de Fabienne Stahl. Voir aussi Clémence Gaboriau, « Delacroix dixit Denis, dernières années », op. cit., p. 230-231, et surtout le chapitre « Le Testament spirituel de Delacroix », op. cit., p. 243-261 (dans des conférences tenues en 1943, Denis analyse littéralement Delacroix comme un peintre religieux).

[7A propos de Paul Jamot et de ses rapports avec Denis, voir Fabienne Stahl, op. cit., p. 14-15, et Barthélémy Jobert, op. cit., p. 267-269.

[8Voir Camille Doutremépuich, op. cit., p. 204, note 28 : transcription de la lettre de Maurice Denis (gardée en copie par ce dernier) en date du 10 décembre 1929, conservée au Musée départemental Maurice Denis, Saint-Germain-en-Laye. Julius Meier-Graefe (1867-1935) avait fait part de son adhésion à la Société des Amis d’Eugène Delacroix dès le 4 juillet 1929 (document également conservé dans les archives du musée). Son vif intérêt pour Delacroix a été utilement relevé par Catherine Krahmer dans son article assez méconnu (il n’est pas référencé dans le présent livre) de la Revue de l’art, n° 99, 1993, « Meier-Graefe et Delacroix », p. 60-68, avec en annexe la liste de tous les écrits du critique d’art sur Delacroix, son « héros » peut-on dire, qu’il ose exalter au détriment de Böcklin, l’artiste-phare germanique par excellence à l’époque. A Meier-Graefe revient notamment l’honneur d’avoir organisé la première exposition Delacroix tenue en Allemagne (chez Paul Cassirer à Berlin en 1907), à partir des œuvres de Delacroix contenues dans la riche collection Cheramy qu’il catalogue du reste entièrement en 1908 avec Erich Klossowski. On se doit aussi de rappeler qu’un alerte portrait de Meier-Graefe par Lovis Corinth (1858-1925), ce quasi impressionniste allemand, était providentiellement entré en 1936 dans le musée parisien du Jeu de Paume (Ecoles étrangères), étant ainsi l’un des seuls de l’artiste à pouvoir figurer dans les collections publiques françaises avec une (modeste) Jeune femme endormie acquise par le Louvre en 1982. Ce portrait de Meier-Graefe, s.d. 1912 (ou 1914 ?) (ill. 3), avait été donné peu après la mort du modèle et sans doute en hommage au grand admirateur et défenseur de l’art français du XIXe, par un compatriote, industriel en textile et mécène de Corinth, Erich Joseph Göritz (1889-1955) qui avait dû quitter l’Allemagne après l’arrivée au pouvoir de Hitler en 1933 et se réfugier à Londres. Ledit portrait parvint ensuite au Musée national d’Art moderne, héritier du Musée du Luxembourg (et de sa section du Jeu de Paume) d’où il fut transféré au Louvre en 1977 (Catalogue sommaire illustré des peintures, t. II, 1981, p. 23, avec repr.) puis versé au Musée d’Orsay, Catalogue des peintures, 1990 p. 120, avec repr.). Il est également reproduit mais sans commentaire dans l’article de Thomas Gaehgtens, « Les rapports de l’histoire de l’art et de l’art contemporain en Allemagne à l’époque de Wölfflin et Meier-Graefe », Revue de l’art, n° 88, 1990, repr. fig. 2, p. 32.

[9Voir le substantiel essai d’Isabelle Collet, « Denis, une certaine idée de l’art français », dans le catalogue de l’exposition Maurice Denis et Eugène Delacroix, de l’atelier au musée, Musée Eugène Delacroix, Paris, 2017, p. 60-71, avec repr. fig. 23, p. 60, et fig. 27, p. 66 (détail). Cet auteur note avec à-propos p. 67 que le portrait de Delacroix, dans ce décor, est composite, voire engoncé sinon maladroit : habits copiés sur un cliché de Pierre Petit pris vers 1862, visage tiré d’un daguerréotype réalisé vers 1842 par Léon Riesener. Mais pourquoi déroge-t-elle à sa fine analyse en concluant que la Liberté de Delacroix et la figure voisine empruntée à Puvis, « campées face à face incarnent les valeurs complémentaires de la peinture décorative et de la peinture d’histoire » (p. 69) ? Un dialogue un peu convenu que ne justifie guère, c’est un fait, l’asséchante et uniformisante exécution picturale assénée ici par Denis. Croyait-il encore lui-même à la pertinence d’un tel duo, comme si l’Histoire pouvait être vraiment traitée en peinture décorative ?

[10Voir Isabelle Collet, op. cit., p. 69 (propos tenu par Escholier à l’occasion de l’inauguration du décor de Maurice Denis au Petit Palais en 1925).

[11Cité et introduit par Clémence Gaboriau, « Je vote pour Delacroix », op. cit., p. 55-56, d’après l’enquête de Jean-Louis Vaudoyer dans L’Echo de Paris, 6 septembre 1923, lequel interrogea, en même temps que Denis, Aman-Jean, Jacques-Emile Blanche, René Piot et René-Xavier Prinet. Cette enquête portait sur le peintre français jugé le plus représentatif du génie français. Sur cinquante-deux avis d’artistes, d’auteurs littéraires, de conservateurs de musée, de critiques d’art, etc., cinq dont Maurice Denis, bien sûr, élurent Delacroix. Isabelle Collet, op. cit., p. 63, renvoie à propos du choix de Maurice Denis au seul Journal du maître qui avait eu soin de transcrire sa propre réponse à l’enquête.

[12Denis n’est pas un vrai collectionneur, gardant essentiellement des œuvres de ses amis ou connaissances du milieu artistique de son temps. Le fait est que Fabienne Stahl, « Maurice Denis, « fanatique » de Delacroix », op. cit., p. 21, relève chez lui un seul Delacroix, une esquisse du plafond d’Apollon du Louvre, esquisse qui ne semble pas avoir été retrouvée.

[13Sur Fosca, op. cit., p. 16, 286 ; sur Vitta, op. cit., p. 210, note 7 ; sur Viau, op. cit., p. 16, 191 et suiv., 211, 290.

[14Maurice Denis ne manque pas non plus, en zélateur de sa juste cause, de s’intéresser avec d’autres membres de la Société, à l’idée de faire paraître un Bulletin qui ne verra pourtant le jour qu’en 2003. Voir Catherine Adam-Sigas, « Ce bulletin longtemps désiré ... » / Etudes sur Delacroix, op. cit., p. 209-211, avec publication d’un manuscrit inédit sur le sujet dû à Maurice Denis, p. 211-216.

[15Sur l’atelier de la rue de Furstenberg, op. cit., p. 206, note 34. On note à ce sujet que, dans l’assemblée générale de la Société des Amis de Delacroix, le 27 juin 1931, on cherche à s’enquérir de l’état ancien de l’atelier, op. cit., p. 207. Mais nul ne s’avise alors que le peintre Diogène Maillart, installé dans l’atelier de 1879 à 1890 (Fabienne Stahl, op. cit., p. 12), l’avait dessiné dans un croquis (ill. 4) assez fidèle à la réalité, publié dans Le Monde illustré du 11 octobre 1890 (coupure de journal conservée dans le fichier Moreau-Nélaton au département des Peintures du Louvre et opportunément repérée par Catherine Adam-Sigas qui l’a fait reproduire dans le présent livre, Fabienne Stahl, op. cit., p. 13) . Ce dessin est certes plus explicite que le propre dessin de Maurice Denis (ill. 5) exécuté vers 1928, donné par Claire Denis au Musée Eugène Delacroix (Dominique de Font-Réaulx, op. cit., repr. p. 180).

[16Sur un parallèle Delacroix-Denis pour raison de vieillesse désenchantée, voir Fabienne Stahl, « Maurice Denis, « fanatique » de Delacroix », op. cit., p. 16-17 – Delacroix a 60 ans en 1858, Denis 61 en 1932 –, et Clémence Gaboriau, « Delacroix dixit Denis, dernières années », op. cit., p. 231.

[17Voir supra, note 6.

[18Voir supra, note 15.

[19Voir Camille Doutremépuich et Fabienne Stahl, « Correspondances choisies, 1630-1943 », op. cit., p. 218, note 3. Une partie de la même lettre est publiée par Dominique de Font-Réaulx, « Portrait d’un grand peintre en conservateur de musée talentueux », op. cit., p. 181, mais avec une date rectifiée : 1930 et non 1929 comme on le lit encore dans la note 3 p. 218. Le débat soulevé un peu brutalement par Albert Henraux pourrait s’étendre à l’alternative musée-demeure ou musée-atelier ; voir, par exemple, les grands exemples étrangers de Wiertz à Bruxelles ou de Thorwaldsen à Copenhague, ou bien à Paris même le considérable ensemble du Musée Bourdelle sans oublier évidemment l’attachant musée-atelier de Scheffer (aujourd’hui Musée de la Vie romantique).

Mots-clés

Vos commentaires

Afin de pouvoir débattre des article et lire les contributions des autres abonnés, vous devez vous abonner à La Tribune de l’Art. Les avantages et les conditions de cet abonnement, qui vous permettra par ailleurs de soutenir La Tribune de l’Art, sont décrits sur la page d’abonnement.

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.