Monumental Balzac

Tours, Musée des Beaux-Arts, du 18 mai au 2 septembre 2019.

Le Balzac de Rodin, par sa puissance d’expression, son originalité et sa réception difficile (il fut refusé par son commanditaire, la Société des gens de lettre) possède une aura qui fait oublier qu’elle ne fut pas la seule à représenter l’écrivain. L’histoire passionnante de ces monuments balzaciens est contée avec brio le Musée des Beaux-Arts de Tours dans une exposition accompagnée par ailleurs d’un excellent catalogue et d’une muséographie très réussie.


1. Paul Fournier (1859-1926)
Buste de Balzac, vers 1889
Plâtre - 77,5 x 53 x 39 cm
Tours, Musée des Beaux-Arts
(dépôt au Musée Balzac-Château de Saché)
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

Celle-ci présente la genèse et le destin de plusieurs monuments consacrés à Balzac, à Tours et à Paris. Si, juste après sa mort, Antoine Étex dessina des projets de sculpture à sa mémoire, ceux-ci n’aboutirent pas.
Le premier monument fut élevé à Tours, ville de naissance de Balzac et source importante de son inspiration, mais seulement plus de trente ans après sa mort. En 1882, à l’initiative de l’écrivain Henry Renault, fut mis en place un comité chargé de cette tâche, et deux ans plus tard le nouveau maire de la ville Alfred Fournier reprit le projet à son compte. Ce monument, qui fut confié à un sculpteur parisien méconnu, Paul Fournier (sans lien de famille avec le maire), connut le triste sort de bien des sculptures en bronze sous l’Occupation : il fut fondu pour fournir du métal aux Allemands, sur l’ordre de Vichy.


2. Pierre-Jean David d’Angers (1788-1856)
Buste de Balzac, 1844
Terre cuite - 62 x 29 x 29 cm
Angers, Galerie David d’Angers
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

3. Louis Boulanger (1806-1867)
Portrait de Balzac, 1836
Huile sur toile - 61 x 50,5 cm
Tours, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

L’exposition présente un buste de Paul Fournier (ill. 1), seule trace concrète de l’activité de ce sculpteur à Tours, la sculpture définitive, où Balzac était représenté assis, n’étant connue que par des photographies et des caricatures. Il faut dire que ce monument ne plut guère et qu’il disparut dans l’indifférence générale. Il n’était pourtant pas si médiocre, d’autant que le sculpteur, pour représenter la physionomie, s’était inspiré du buste de Balzac de David d’Angers (ill. 2) qui servit de modèle à la plupart des sculpteurs qui le suivirent. La première partie de l’exposition est d’ailleurs consacrée à l’image de Balzac telle qu’elle était reproduite de son vivant, d’abord assez peu car il répugnait à se laisser portraiturer. Cela changea après que Dantan fit une caricature qu’il qualifia rapidement de « mauvaise charge ». Ce fut pour y répondre qu’il se vit « dans l’obligation de [se] faire peindre et de sortir de [ses] habitudes de modestie ». Si Achille Devéria avait pu le dessiner dès 1829, ce ne fut qu’à partir de 1835 que se multiplièrent donc ses portraits « autorisé ». L’exposition montre la plupart d’entre eux : celui de Louis Boulanger (ill. 3) où l’on voit (pour la première fois ?) la robe de chambre qui devint comme un attribut de l’écrivain, une statuette peu connue d’Alessandro Puttinati (ill. 4) que Balzac trouvait « merveilleusement ressemblante » et surtout les médaillons et le buste de David d’Angers.

---------

4. Alessandro Puttinati (1801-1872)
Honoré de Balzac, 1837
Marbre - 87 x 29 x 25,5 cm
Paris, Maison de Balzac
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page
5. Henri Chapu (1833-1891)
Maquette pour le monument à Balzac, 1890
Plâtre - 59 x 28 x 28 cm
Paris, Maison de Balzac
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

La Société des gens de lettre lança en 1888 son projet de monument à Balzac. Rodin était sur les rangs, avec d’autres sculpteurs dont Anatole Marquet de Vasselot et Henri Chapu. Ce fut finalement ce dernier qui fut choisi. On voit dans l’exposition de nombreux dessins et maquettes (ill. 5) de ce monument qu’il ne put cependant achever avant sa mort en avril 1891. Il fallait donc soi faire exécuter son projet (le nom de Falguière fut envisagé), soit reprendre tout à zéro. Ce fut cette dernière solution qui fut retenue sous l’influence d’Émile Zola qui réussit à imposer Rodin.
Commença alors une longue genèse très bien présentée dans l’exposition. S’agissant d’une sculpture posthume, Rodin choisit de s’inspirer non du buste de David d’Angers qu’il souhaitait oublier, mais d’un modèle vivant, « sosie » de Balzac. Celui qu’il choisit à Tours était un voiturier du nom d’Estager. Plusieurs bustes connus sous le nom de « conducteur de Tours » témoignent de ces recherches (ill. 6) qu’il compléta par d’autres représentations de Balzac comme le portrait de Devéria.


6. Auguste Rodin (1840-1917)
Balzac, études de tête, 1891-1892
Terre cuite et plâtre - 28 x 32,7 x 26,9 cm et 28 x 28,5 x 26,5 cm
Paris, Musée Rodin
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

Pour l’attitude de sa sculpture (ill. 7), il fit de très nombreuses recherches qu’il serait inutile de retracer ici. Nous renvoyons donc au catalogue. Ce travail ne s’acheva qu’en 1898 quand Rodin informa la Société des gens de lettre que la sculpture en plâtre était enfin terminée et serait présentée au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts avant d’être fondue.
L’œuvre déclencha un tollé. On ne comprenait pas le choix de Rodin de ne représenter que la robe de chambre, enveloppe massive d’où sortait seulement la tête, véritable synthèse du génie de l’écrivain. Ne cherchant pas un scandale, et alors que le contrat signé avec la société les obligeaient à accepter l’œuvre, il préféré renoncer à son paiement et rester propriétaire de la sculpture. Celle-ci, on le sait, ne fut fondue que dans les années 1930, le troisième exemplaire étant enfin érigé à Paris, boulevard Raspail, en 1939.


7. Auguste Rodin (1840-1917)
Balzac, étude finale, 1897
Plâtre - 109 x 44 x 41 cm
Paris, Musée Rodin
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

Après Chapu puis Rodin, la Société des gens de lettre décida finalement de confier le monument à Alexandre Falguière (ill. 8). Rodin ne s’en offusqua pas et son amitié avec Falguière en sortit même renforcée. De tous les monuments publics à Rodin évoqués jusqu’à présent, celui-ci est le seul qui demeure dans l’espace public, place Georges-Guillaumin dans le VIIIe arrondissement. Curieusement, l’œuvre n’est pas sans évoquer le monument de Paul Fournier, Balzac étant représenté assis, de manière évidemment beaucoup plus conventionnelle que ne l’avait proposé Rodin.
Un autre sculpteur dont parle un essai du catalogue, Anatole Marquet de Vasselot, ne réussit pas malgré tous ses efforts à créer un monument pour Balzac dont il se considérait un peu comme le portraitiste autoproclamé. Fasciné par l’écrivain, il lui consacra de nombreux projets et il est dommage que son Balzac en sphinx (ill. 9), véritable sculpture symboliste, ait disparu.


8. Alexandre Falguière (1831-1900)
Maquette pour le monument à Balzac, 1898
Plâtre - 85 x 67 x 55 cm
Paris, Maison de Balzac
(dépôt au Musée Balzac-Château de Saché)
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page
9. Anatole Marquet de Vasselot (1840-1904)
Projet de monument à Balzac en sphinx, 1896
Localisation actuelle inconnue
Photographe anonyme
Voir l´image dans sa page

Après la fonte du bronze de Paul Fournier, Tours voulut à nouveau célébrer Balzac et un projet fut longuement étudié par Marcel Gaumont, qui n’aboutit pas non plus, ce qui est dommage car les projets auguraient d’un superbe monument Art déco (ill. 10). Balzac ne porta pas vraiment chance à ses sculpteurs.


10. Marcel Gaumont (1880-1962)
Étude pour le monument à Balzac, 1949
Crayon et encre sur papier calque
Tours, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

Commissaires : Jérôme Farigoule, Sophie Join-Lambert et François Blanchetière.


Sous la direction de Sophie Join-Lambert et François Blanchetière, Monumental Balzac. Petite histoire des monuments au grand écrivain, In Fine Éditions d’Art, 2019, 224 p., 32 €. ISBN : 9782902302185.


Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, Palais des Archevêques, 18 place François-Sicard, 37 000 Tours. Tél : +33 (0) 2 47 05 68 82. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9 h à 12 h 45 et de 14 h à 18 h. Tarif : 6 € (réduit (3 €).
Site internet du Musée des Beaux-Arts de Tours.


Vos commentaires

Afin de pouvoir débattre des article et lire les contributions des autres abonnés, vous devez vous abonner à La Tribune de l’Art. Les avantages et les conditions de cet abonnement, qui vous permettra par ailleurs de soutenir La Tribune de l’Art, sont décrits sur la page d’abonnement.

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.