Rachel (1821-1858). Une vie pour le théâtre

Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 71 rue du Temple, 75003 Paris. Exposition terminée le 31 mai 2004.

Elle fut à partir de 1838, et durant vingt ans, ce que Sarah Bernhardt représenta sous la IIIe République, la plus grande tragédienne de son temps. Rachel, née Elisa Félix en 1821 de parents israélites, reçut d’emblée le soutien de la communauté juive de Paris, culturellement et politiquement très active sous Louis-Philippe. A dire vrai, l’antisémitisme que ce brusque succès a pu exciter n’entrava aucunement sa carrière foudroyante. Le Tout-Paris, le cercle des Girardin entre autres, fêta aussitôt l’enfant prodige. Quant à Rachel, elle ne ménagea pas sa peine pour s’intégrer. Elle fut un « phénomène » comme le dit Mlle Georges, autre étoile du théâtre romantique. La présente exposition le fait amplement comprendre en convoquant la presse de l’époque, les documents visuels et le témoignage des écrivains, sans oublier les accessoires qui permirent à l’actrice de la Comédie-Française de rendre vie aux héroïnes fanées de Racine et Corneille.


1. Frédérique O’Connell
Rachel dans le rôle de Phèdre, vers 1850
Paris, Musée Carnavalet
Photo : Musée Carnavalet
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2. Charles-Louis Müller (1815-1892)
Rachel dans Lady Macbeth, vers 1850
Paris, Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme
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Cette jeune fille au corps osseux, plutôt petite et disgracieuse, se transfigurait sur les planches et remplissait la scène de son jeu intense, dépouillé jusqu’à atteindre une forme de sauvagerie primitive. « Mademoiselle Rachel, sans avoir de connaissances ni de goûts plastiques, possédait instinctivement un sentiment profond de la statuaire, écrivait Gautier en 1858, à la mort de cette Melpomène un peu bohémienne. Ses poses, ses attitudes, ses gestes s’arrangeaient naturellement d’une façon sculpturale et se décomposaient en une suite de bas-reliefs. […] aucun mouvement moderne ne troublait l’harmonie et le rythme de sa démarche ; elle était née antique […]. Quel beau front, fait pour le cercle d’or ou la bandelette blanche ! quel regard fatal et profond ! quel ovale purement allongé ! quelles lèvres dédaigneusement arquées à leurs coins ! quelles élégantes attaches de col ! Quand elle paraissait, […] elle vous reportait tout de suite à l’antiquité la plus pure. C’était la Phèdre d’Euripide, non plus celle de Racine, que vous aviez devant les yeux : elle ébauchait à main levée, en traits légers, hardis et primitifs comme les peintres des vases grecs, une figure aux longues draperies, aux sobres ornements, d’une austérité gracieuse et d’une charme archaïque qu’il était impossible d’oublier désormais. Nous ne voudrions pas diminuer sa gloire, mais là était l’originalité de son talent : mademoiselle Rachel fut plutôt un mime tragique qu’une tragédienne dans le sens qu’on attache à ce mot. »

Loin de fixer cette plasticité plus antique que classique, peintres et sculpteurs se sont souvent contentés de diffuser son masque pâle, percé de grands yeux noirs. Seuls Chassériau et Gérôme, dans une moindre mesure, ont su capter le feu que Rachel faisait brûler sous la glace de ses poses plastiques, que de médiocres photographies ont le mérite d’avoir conservées. Le premier dès les dessins liés à la représentation de Judith en 1843 et dans le beau tableau du musée des Beaux-Arts d’Alger, hélas absent de l’exposition ; le second avec son grand tableau représentant la Tragédie en 1859. Alors qu’on lit sur une plaque de marbre les noms des personnages de Corneille et Racine où elle triompha, Rachel est toute de rouge vêtue et chaussée, le visage est tendu à l’extrême, mangé par l’ombre du drame.


3. Édouard Dubufe (1819-1883)
Rachel dans le rôle de Camille, 1850
Huile sur toile - 125 x 101 cm
Paris, Comédie Française
Photo : Didier Rykner
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On voit, bien sûr, d’autres tableaux et bustes de la divine : si Devéria et Müller (ill. 1) en font une figure rêveuse ou frénétique, Dubufe (ill. 2) et Amaury-Duval, voire Clésinger, la figent à jamais en incarnation du génie grec. Gautier nous fait d’ailleurs comprendre que sa manière d’aborder le répertoire, en cherchant une sorte de pureté archaïsante, était une forme de romantisme dans les années qui voient s’épanouir d’autres tentatives de renouveau antique du côté des lettres comme des arts. L’iconographie de Rachel cependant ne se limite pas à ces images commandées par l’actrice ou par ses proches. L’exposition les confronte judicieusement aux caricatures plus douteuses. Les succès de Rachel, ses prétentions financières et ses difficultés constantes avec la Comédie-Française ne manquèrent pas de réactiver, de temps à autre, le spectre de la juive âpre au gain. Celle en qui revivait le classicisme français, celle qui multiplia les amants haut placés, ne pouvait être qu’un être ambivalent au regard d’une époque qui, tout à la fois, valorisait la judéité en tant que potentiel créateur et lui attribuait les pires tares héréditaires. « Certificat d’aptitude au tragique », comme le note justement Anne Hélène Hoog, cette fatalité raciale se retourna aussi contre elle. Mais cette jeune fille née loin de Paris, privée de poitrine comme de souffle, aurait-elle connu une telle gloire, laissé un tel souvenir sans l’ambiguïté qui voila sa puissance scénique de soupçons détestables ?

Commissariat :Professeur Judith Wechsler, titulaire de la chaire National Endowment for the Humanities au département d’Art et d’Histoire de l’art de Tufts University (Boston, Mass.), Anne Hélène Hoog, Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme

A lire : le catalogue Rachel (1821-1858). Une vie pour le théâtre, coédité par Adam Biro (146 p., 29 €). Cette publication bien informée et très utile s’intéresse peu, c’est son seul défaut, aux relations de Rachel avec le milieu des peintres et des sculpteurs, voire des photographes.

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