Raphaël, Murillo, Pierino da Vinci... Le point sur les interdictions de sortie au Royaume-Uni

1. Raphaël (1483-1520)
Tête d’une muse
Pierre noire - 30,5 x 22,2 cm
Autorisation de sortie du Royaume-Uni accordée
Photo : Christie’s
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6/8/10 – Patrimoine – Royaume-Uni – Nous avons à plusieurs reprises déjà parlé du système britannique d’exportation des œuvres d’art. L’interdiction de sortie est beaucoup plus courte qu’en France puisqu’elle ne dure que trois mois, à moins qu’un acheteur britannique ne se manifeste avec la ferme intention d’acquérir l’objet. Le délai global pour lui permettre de réunir les fonds peut alors être allongé de quelques mois [1]
Cela n’a pas été le cas pour une feuille de Raphaël, Tête d’une Muse, préparatoire au Parnasse des Chambres du Vatican, vendue aux enchères chez Christie’s le 8 décembre 2009 pour la somme de 29 161 250 £ (avec les frais), record mondial pour un dessin. L’autorisation de sortie a été accordée après le 25 mai 2010, date de la fin de la période de trois mois. Compte tenu du prix obtenu par cette œuvre, des faibles moyens des musées britanniques et du fait qu’il sont déjà très riches en dessins de Raphaël, cette nouvelle ne constitue pas à proprement parler une surprise.

Trois interdictions de sortie d’œuvres importantes entrant dans le champ couvert par La Tribune de l’Art sont toujours en cours.
La plus récente concerne une Vierge à l’enfant de Murillo (ill. 2) datant du début des années 1650. Un acheteur potentiel a jusqu’au 18 septembre 2010 pour se faire connaître (délai pouvant être repoussé jusqu’au 18 janvier 2011) et proposer 3 millions de livres, sinon ce tableau pourrait bien quitter le Royaume-Uni. Sachant qu’il a été exposé pendant de nombreuses années dans des musées (Birgmingham City Art Gallery de 1978 à 2002 et surtout National Gallery of Scotland de 2002 à 2008), il est possible qu’il puisse intéresser le Getty Museum qui ne possède d’ailleurs qu’un seul Murillo, la Vision de Saint François de Paule, datant d’une vingtaine d’années plus tard (voir brève du 17/3/04).


1. Bartolomé Esteban Murillo
Vierge à l’enfant
Huile sur toile - 166,5 x 110,5 cm
Interdit de sortie provisoirement du Royaume-Uni
Photo : MLA
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3. Pierino da Vinci (1529-1553)
Ugolin et ses enfants, vers 1448-1450
Bronze - 64,5 x 46 cm
Interdit de sortie temporairement
du Royaume-Uni
Photo : MLA
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Un relief en bronze du florentin Pierino da Vinci représentant Ugolin et ses fils (ill. 3) a été retenu le 18 juin 2010. Le florentin, neveu de Léonard, est un des sculpteurs les plus importants de la première moitié du XVIe siècle, et son œuvre conservé est rare. Ce relief [2] est cité par Vasari dans sa vie de Pierino da Vinci où il donne le nom du commanditaire, Luca Martini dell’Ala, et la date d’exécution, vers 1549. Il perdit rapidement sa paternité pour être donné à Michel-Ange, et arriva très tôt en Angleterre, probablement avant 1719. Il entra en 1764 dans la collection du duc de Devonshire. La juste attribution ainsi que la provenance n’ont été identifiées que récemment après la découverte au verso des armes des Martini. Il s’agit, une fois de plus, de la vente d’une œuvre majeure appartenant à Chatsworth [3], pour laquelle un musée ou un particulier britannique devra dépenser pas moins de 10 millions de livres.


William Hoare of Bath (vers 1702-1772)
Portrait d’Ayuba Suleiman Diallo, dit Job ben Solomon
en costume africain

Huile sur toile - 76,2 x 64,2 cm
Interdit de sortie temporairement
du Royaume-Uni
Photo : MLA
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Enfin, la National Portrait Gallery de Londres a lancé une souscription pour l’acquisition d’un tableau de William Hoare of Bath, le Portrait d’Ayuba Suleiman Diallo, premier portrait anglais connu d’un esclave affranchi. Le modèle, habitant dans la région du Sénégal, avait lui-même fait commerce d’esclaves avec les européens avant d’être à son tour capturé et vendu pour travailler sur une plantation de tabac au Maryland. Il s’évada puis arriva en Angleterre et fut affranchi grâce à une souscription publique. Après avoir vécu quelque temps à Londres (il y fut même présenté à la cour), il retourna en Afrique où il travailla pour la Royal African Company et employa à nouveau des esclaves. Malgré cela, il fut utilisé comme symbole par les abolitionnistes anglais.
L’œuvre a été vendue chez Christie’s Londres le 8 décembre 2009 pour 541 250 £, et son interdiction de sortie aurait dû se terminer le 25 mai. La National Portrait Gallery ayant manifesté son intention de l’acquérir et tentant de réunir cette somme, le délai a été repoussé au 25 août 2010. 330 000 £ sont déjà assurés par le Heritage Lottery Fund et 100 000 £ sont offerts par le Art Fund. Il reste donc à réunir environ 100 000 £.

On constate hélas que le plus souvent, les œuvres importantes et chères interdites de sortie ne peuvent pas être acquises par les musées britanniques. Très récemment, le grand Saint Jean l’Evangéliste du Dominiquin n’a été sauvé de l’exportation que grâce à son achat par un collectionneur privé (voir brève du 19/6/10). S’il est peu probable que le tableau de William Hoare échappe à la National Portrait Gallery, on peut craindre que le Murillo et, surtout, le Pierino da Vinci ne suivent le chemin du Raphaël.

English version

Didier Rykner

Notes

[1Pour être précis, les délais ne sont pas fixes contrairement à ce que nous avions écrit dans une brève précédente. Ils sont en général de trois mois initialement, puis d’à nouveau trois mois, mais peuvent varier légèrement en fonction de la valeur de l’objet. C’est une commission, le RCEWA (Reviewing Committee on the Export of Works of Art and Objects of Cultural Interest) qui propose l’interdiction temporaire et les délais associés au ministre.

[2Notons qu’au moins deux versions en terre cuite existent de cette composition, une à l’Ashmolean Museum, qui serait une épreuve d’après Nicholas Penny (dans son catalogue des sculptures d’Oxford), et une autre au Bargello à Florence.

[3Les 5, 6 et 7 octobre prochains, Sotheby’s Londres vendra un ensemble d’environ 20 000 objets conservés à Chatsworth, provenant de diverses propriétés ayant appartenu autrefois aux Devonshire et « oubliés » depuis des décennies dans l’attique du château. Beaucoup proviennent de la Devonshire House à Londres, détruite en 1925. Nous en reparlerons sans doute prochainement.

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