Sauvons notre patrimoine

Auteur : Stéphane Bern.

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Dès sa nomination pour une mission sur le patrimoine, nous avons soutenu Stéphane Bern contre le procès en légitimité que certains voulaient lui faire. Nous écrivions que celui-ci - que nous ne connaissions pas personnellement - était sans doute le meilleur choix car il est populaire et donc susceptible d’être entendu, et qu’il est réellement passionné par le patrimoine, allant jusqu’à restaurer lui-même un monument historique et à l’ouvrir au public. Depuis, nous avons pu constater que cette mission et la création du loto patrimoine, si elles sont bien insuffisantes face aux immenses besoins et au désintérêt (voire pire) d’Emmanuel Macron et de son gouvernement, avait eu des effets extrêmement positifs, aussi bien budgétaires (près de 50 millions supplémentaires réunis la première année) qu’en déclenchant des projets ou en permettant à d’autres de se faire.

Le livre que Stéphane Bern sort aujourd’hui chez Plon ajoute une pierre à cet édifice, car il propose tout un ensemble de mesures en faveur des monuments historiques. L’amour que l’auteur porte au patrimoine n’est pas feint et lui inspire quelques très belles pages, notamment lorsqu’il explique pourquoi le patrimoine est - ou devrait être - si important pour tous les Français. Lui que l’on accuse si facilement d’être uniquement fasciné par les grands de ce monde a des mots très justes pour le rôle social de l’art : « Notre patrimoine n’opère aucune distinction entre les Français, il n’établit aucune hiérarchie et ne dresse aucune barrière sociale. Il s’offre simplement aux regards et aux imaginations, comme il le faisait avec nos prédécesseurs et comme il le fera avec nos descendants [1] ». Cette idée de la transmission d’un patrimoine dont nous héritons et que nous devons laisser aux générations qui nous suivront, dans le meilleur état possible, imprègne tout le livre, et se confond avec son action puisque c’est exactement ce que tente de faire tout propriétaire de monument historique.

Que le loto ne soit qu’un pis aller, Stéphane Bern le reconnaît volontiers : « J’ai souvent rappelé que le loto du patrimoine ne saurait être l’alpha et l’oméga de la sauvegarde de nos chers monuments en péril [2] » Mais il ajoute tout de suite, et il a évidemment entièrement raison : « il aura eu le mérite de provoquer une prise de conscience générale de l’importance du patrimoine […] » Il est dommage néanmoins que cette prise de conscience ne soit pas allée jusqu’au plus haut niveau de l’État. Lorsque l’on voit la politique actuelle en matière de patrimoine, sans doute la plus désastreuse depuis les années 1970 (au moins jusqu’à la disparition de Georges Pompidou), on admire qu’un amoureux du patrimoine tel que Stéphane Bern puisse arriver à travailler avec Emmanuel Macron. Il s’explique sans langue de bois sur sa relation avec le président de la République dont il ne craint pas, malgré les relations d’amitié évidentes qui lient les deux hommes, de critiquer la politique. Qu’on en juge : Stéphane Bern est opposé à la loi Elan voulue par le gouvernement, au contournement de Kolbsheim (contre lequel le gouvernement n’a rien fait), contre celui de Beynac (qui n’a été empêché que grâce aux associations et au Conseil d’État mais qui était soutenu par le gouvernement), la décentralisation mal menée [3] (alors que le gouvernement souhaite aller encore plus loin dans cette voie) ou encore contre les éoliennes qui tiennent lieu de politique énergétique [4]… Il estime, en restant aux côtés du pouvoir, jouer un rôle utile et sans doute a-t-il raison. Ce qui est certain à le lire, c’est qu’il n’abandonnera pas et que nous pouvons le compter comme un soutien indéfectible pour les luttes en cours et celles à venir.

Les propositions qui forment la conclusion de cet ouvrage pourraient constituer un programme politique. Il en reprend certaines que nous défendons depuis longtemps - et en donne d’autres en partie nouvelles, avec beaucoup de suggestions originales et très pertinentes. Rares sont nos points de désaccord, et ils sont mineurs. Remarquons néanmoins qu’on ne peut accepter, comme il le fait, que certains prétendent « que l’État n’a plus les moyens, en période d’économies drastiques d’entretenir ses "bijoux de famille", parfois laissés à l’abandon, parfois (mal) vendus [5] » Le budget consacré par l’État au patrimoine n’est qu’une goutte d’eau dans son budget, et même dans celui du ministère de la Culture, alors que les gaspillages dans d’autres domaines se comptent en milliards. L’État, qui trouve comme par miracle plusieurs milliards pour financer les Jeux Olympiques, dispose bien entendu de l’argent nécessaire pour le patrimoine. Ce n’est pas une question de capacité, mais bien de volonté.

L’autre point de désaccord porte sur l’idée de faire payer l’entrée des églises. Ceci ne pourrait être rentable que dans peu d’édifices religieux, l’organisation d’une billetterie et sa gestion générant un coût déjà très élevé qui ne peut être rentable qu’accompagné d’un prix d’entrée très élevé (visiter une cathédrales en Espagne avec trois enfants est totalement prohibitif) ou des visiteurs nombreux. La seule église parisienne qui aurait pu devenir payante était Notre-Dame. Or son avenir est désormais assuré sur le plan financier. De plus, il est quelque peu choquant d’imaginer qu’une église, lieu d’accueil par nature, qui se doit d’être largement ouvert à tous, puisse être réservé à ceux qui payent. L’une des qualités des œuvres des églises est justement qu’elles sont visibles gratuitement par tous. Enfin, quoi qu’il en soit, la loi de 1905 interdit de faire payer l’accès aux édifices religieux. Il est possible de trouver les ressources nécessaires pour le patrimoine sans passer par une telle solution qui serait de toute façon inefficace.

D’ailleurs, l’ouvrage de Stéphane Bern ne manque pas d’idées pour trouver de l’argent, ce n’est pas le moindre de ses mérites. S’il n’est pas pertinent de faire payer l’entrée, rien n’empêche comme il le propose de disposer à l’entrée des églises des bornes de paiement sans contact qui seraient dédiées aux dons pour la restauration de l’édifice. Parmi les nombreuses mesures qu’il cite, il reprend notamment celle de la taxe de séjour sur les nuitées touristiques, indolore et qui pourrait rapporter gros.
Notre objectif n’est pas ici de citer toutes les solutions que propose Stéphane Bern, qui concernent aussi bien la législation des monuments historiques, que l’insuffisante protection du patrimoine [6], les mesures fiscales, l’allègement des lourdeurs administratives [7] ou les sources de financement. Elles méritent en effet un article à part, où nous les reprendrons une par une pour les compléter par d’autres (par exemple celles que propose l’association Sites & Monuments), afin d’achever ce qu’il esquisse dans cet ouvrage, à savoir un véritable programme politique de protection et de défense du patrimoine, qui pourrait servir de bases à tous nos combats futurs.

Stéphane Bern, il faut aussi l’écrire, est un homme courageux. En se mettant - entièrement bénévolement - au service du patrimoine, il s’attire les foudres de nombreux médiocres qui n’ont jamais rien fait ni même essayé de faire dans ce domaine ou pour quelque cause d’utilité publique. Il n’hésite même pas à prêcher contre sa paroisse en s’étonnant que le budget alloué à l’audiovisuel « représente dix fois celui qui est consacré à l’entretien de nos 44 000 monuments [8] ». Il explique cela par l’indifférence des politiques, mais cette indifférence, il ne se l’explique pas : « l’indifférence ne s’explique pas, elle n’est motivée par rien ».
Ne rêvons pas : ce n’est pas ce livre qui suffira à réveiller la classe politique. Mais il peut contribuer à faire progresser cette cause qui vaut la peine de se battre pour elle. Contrairement à beaucoup, Stéphane Bern se bat pour elle.

Stéphane Bern, Sauvons notre patrimoine, Plon, 2019, 226 p., 17 €. ISBN : 9782259277983.

Didier Rykner

Notes

[1p. 70.

[2p. 34.

[3p. 103-104.

[4« Produire de l’énergie pour les villes, cela justifie-t-il que nous défigurions nos campagnes ? » (p. 106).

[5p. 50-51.

[6Il rappelle à ce sujet que par exemple 1,3 millions de monuments sont protégés en Allemagne, contre seulement 44 000 en France, qui n’a certainement pas un patrimoine moins important que nos voisins d’Outre-Rhin.

[7Son analyse à ce sujet, basée sur son expérience de propriétaire d’un monument historique, est excellente.

[8p. 97-98.

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