Scandale au Canada autour d’un Chagall et d’un David

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1. Jacques-Louis David (1748-1825)
Saint Jérôme
Huile sur toile - 174 x 124 cm
Fabrique de la cathédrale
Notre-Dame (Québec)
Photo : Didier Rykner
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19/4/18 - Aliénabilité - Ottawa, Musée des Beaux-Arts du Canada - L’affaire fait grand bruit au Canada et le Musée des Beaux-Arts du Canada à Ottawa est sur la sellette, accusé à la fois de vendre un tableau important de sa collection sans nécessité et de ne pas être solidaire des autres musées canadiens.

Le Musée de la Civilisation du Québec bénéficiait du prêt à long terme de la part de la Fabrique de la cathédrale Notre-Dame d’un tableau de Jacques-Louis David, Saint Jérôme (ill. 1). Celui-ci faisait partie de la collection de deux françaises immigrées au Canada, catholiques ferventes qui avaient donné l’ensemble dans les années 1920 au séminaire de Québec, maintenant musée. Seul le David avait été offert à la Fabrique.

Celle-ci a décidé l’été dernier de le vendre pour créer un fonds destiné à l’entretien des ses églises, alors que le tableau était déposé au Musée de Montréal depuis l’ouverture du nouveau pavillon consacré à l’art ancien (pavillon pour la Paix ; écouter l’interview de Nathalie Bondil). Le Musée de la Civilisation du Québec bénéficiant du droit de premier refus jusqu’au mois de juin 2018, il peut l’acheter s’il le décide pour le prix demandé par la Fabrique, soit 5 millions de dollars canadiens. Le Musée des Beaux-Arts de Montréal et celui de la Civilisation ont alors discuté de la possiblité d’acquérir l’œuvre en commun pour réunir l’argent plus facilement, un peu à la manière du Rijksmuseum et du Louvre pour les Rembrandt Rothschild.

2. Marc Chagall (1887-1985)
La Tour Eiffel, 1929
Huile sur toile - 100 x 81,8 cm
Ottawa, Musée des Beaux-Arts du Canada
Vente Christie’s New York, 15 mai 2018
Photo : Christie’s
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C’est alors que le Musée d’Ottawa annonça qu’un tableau très important de sa collection, la Tour Eiffel de Chagall (ill. 2), allait être vendue aux enchères chez Christie’s New York pour un montant estimé de 6 à 9 millions de dollars, afin d’acheter un « trésor national » dont il ne disait pas de quoi il s’agissait.
Mais une agence de presse québécoise, QMI (voir cet article), a finalement découvert que le « trésor national » en question n’était autre que le David qu’envisageait d’acheter les Musées de Montréal et de Québec. Une décision qui passe mal pour beaucoup de raisons. D’une part Mgr Denis Bélanger, prêtre agrégé du Séminaire de Québec, a déclaré comme nous l’a dit Nathalie Bondil, directrice du Musée de Montréal, qu’il n’était pas question que l’œuvre sorte du Canada. D’autre part, vendre le tableau de Chagall, qui a eu une aussi grande importance pour les artistes canadiens que l’œuvre de David, est très discutable. Enfin car tout cela s’est passé dans le plus grand secret sans que les deux musées québécois aient été informés.

Nathalie Bondil, qui s’est largement exprimée dans la presse québécoise, nous a confirmé son incompréhension : « je pense que vendre une œuvre de sa collection n’est pas une bonne chose, surtout qu’il s’agit d’un tableau important pour le Canada, et que le David n’est a priori pas menacé d’une exportation, d’autant que l’œuvre est en cours de classement et que l’autorisation du ministère de la culture serait nécessaire pour qu’il sorte du pays. Nous avons proposé au Musée des Beaux-Arts du Canada de se joindre à nous pour cet achat, mais il persiste dans sa volonté de vendre le Chagall pour acquérir le David. » Dans une interview donnée à Radio-Canada, elle a déclaré : « c’est quand même une décision extrêmement grave. Quand on est directeur d’un musée, qui doit préserver les collections pour les léguer aux générations futures, que de décider de vendre une œuvre de sa collection alors que toutes les solutions n’ont pas été envisagées ». Elle nous a dit également que « le Musée des Beaux-Arts du Canada bénéficie d’un budget annuel de huit millions de dollars pour les acquisitions, qui est de l’argent public. S’il voulait acheter le tableau, il pouvait donc le faire sans vendre le Chagall ».

L’attitude du Musée d’Ottawa est difficile à comprendre. Le scandale est tellement important au Canada que le directeur du musée, Marc Mayer, fortement contesté et mis en cause de toute part, a diffusé il y a trois jours un long communiqué pour se justifier indiquant que, même si le David était acquis par les deux musées québécois, la vente du Chagall serait menée à son terme : « Les produits de cette vente pourront être utilisés pour enrichir la collection nationale et, plus particulièrement, pour que le Canada puisse se donner les moyens de conserver son patrimoine en empêchant l’exportation d’œuvres majeures hors du pays, défi auquel il sera sûrement à nouveau confronté ». Une attitude incompréhensible : comme si le Chagall n’était pas une œuvre majeure du patrimoine canadien !

Didier Rykner

P.-S.

31/8/19 : Nous avons reçu le 19/4/18 un mail du Musée des Beaux-Arts du Canada, que nous n’avions pas vu (nous ne l’avons trouvé dans notre boite que le 31/8/19). Celui-ci nous demandait de « corriger les faits erronés de notre éditorial ». Il s’agissait en fait davantage d’une longue justification et de précisions sans réelle importance que de la correction d’erreurs. Les seules erreurs seraient que :

- c’est en juillet 2016, et non l’été 2017 que l’Assemblée de la Fabrique Notre-Dame de Québec a proposé de se séparer du tableau,
- c’est la maison Christie’s qui annoncé, par voie de communiqué, la vente du Chagall, et non le Musée.

Dont acte. Depuis, le directeur du musée des Beaux-Arts a quitté ses fonctions.

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