Sébastien Bourdon, peintre protestant ?

Magny-les-Hameaux, Musée de Port-Royal-des-Champs, du 20 septembre au 16 décembre 2018

1. Sébastien Bourdon (1616-1671)
Salomon sacrifiant aux idoles, 1646
Huile sur toile - 156 × 145 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Rmn-GP / Stéphane Maréchalle
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C’est un peintre protestant dont la carrière fut lancée par le premier pape. Sébastien Bourdon reçut en effet la commande d’un may pour Notre-Dame en 1643 représentant la crucifixion de saint Pierre. Malgré les nombreuses toiles qu’il peignit pour des commanditaires et des lieux de culte catholiques, ses convictions religieuses eurent-elles une influence sur son œuvre ? C’est la question que pose le Musée de Port-Royal des Champs dans une exposition qui réunit une vingtaine de peintures et de gravures de l’artiste.

Entre la paix d’Alès, suivie de l’édit de Nîmes en 1629, et la majorité de Louis XIV en 1661, les protestants jouirent d’une relative tranquillité en France. Une communauté d’artistes vivait à Paris et fréquentait le temple de Charenton. Ils étaient d’ailleurs nombreux à être membres de l’Académie royale créée en 1648 : on y comptait Samuel Bernard, Louis et Henri Testelin, le miniaturiste Louis Du Guernier (beau-frère de Bourdon) ou encore Abraham Bosse. L’institution, dont Bourdon fut l’un des membres fondateurs, puis le recteur en 1655, détermina les règles de l’art, instaurant une hiérarchie des genres, et veilla à leur enseignement. Elle n’avait pas pour vocation de soulever de questions religieuses si celles-ci n’étaient pas d’abord plastiques, dans la mesure où la Bible, comme la mythologie, était d’abord une source d’inspiration pour le grand genre de la peinture d’histoire. Pourtant, deux membres de l’Académie, à travers les conférences qu’ils donnèrent sur des toiles de Nicolas Poussin, trahirent des préoccupations sinon théologiques, du moins doctrinales : Sébastien Bourdon, en commentant Les Aveugles de Jéricho en 1667 entraîna toute une discussion sur le respect de l’histoire par le peintre, et le janséniste Philippe de Champaigne, en analysant Eliezer et Rebecca en 1668, provoqua la querelle des chameaux, absents de la composition...
Finalement, le calviniste et le janséniste mettaient en exergue l’obligation qu’a la peinture de rester fidèle à l’Écriture. C’est d’ailleurs une idée reçue de croire que les protestants rejettent les images ; ils rejettent les supports de dévotion, pas les supports d’enseignement qui permettent de diffuser la Bible et de la mémoriser.

2. Sébastien Bourdon (1661-1671)
Abraham et les anges au chêne de Mambré
Huile sur toile - 77 × 76 cm
Saint-Germain-en-Laye, musée municipal
Photo : Saint-Germain-en-Laye / L. Sully-Jaulmes
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Deux toiles de Bourdon exposées à l’abbaye de Port-Royal dénoncent cette adoration des images, trahissant de fait la sensibilité protestante du peintre. Ainsi, lorsqu’il met en scène Salomon, il ne choisit pas de montrer la sagesse du roi dont le jugement fait jaillir la vérité, mais la faiblesse d’un homme vieillissant, influencé par ses femmes, qui finit par sacrifier aux dieux païens (ill. 1). Plus rare dans la peinture, Laban est également un personnage de l’Ancien Testament : ce père de Léa et de Rachel offrit à Jacob ses deux filles en mariage (ou plutôt l’obligea à prendre l’aînée pour obtenir la cadette). Pour diverses raisons, Jacob s’enfuit avec ses deux épouses sans prévenir Laban ; or Rachel emporta avec elle les idoles de son père, qui les rejoignit et fouilla frénétiquement les bagages à la recherche de ce qu’on lui a volé.
Cette exposition est aussi l’occasion d’admirer un tableau rarement visible, Abraham et les anges au chêne de Mambré (ill. 2). Il a été prêté par le Musée municipal de Saint-Germain en Laye, fermé depuis des années ; on ne comprend pas que le musée exige qu’il soit exposé derrière une vitre, dans une boite qui le rend difficilement visible. Le peintre ne décrit pas trois anges identiques qui, pour les catholiques, symbolisent la Trinité, mais trois jeunes hommes distincts qui viennent renouveler l’alliance de Dieu avec le patriarche.
Il est dommage que chacune des œuvres exposées ne soit pas accompagnée dans le catalogue d’une notice qui soulignerait la cohérence de l’iconographie avec la doctrine protestante. Il aurait été intéressant également d’évoquer l’historique des tableaux, leur destination ou leur commanditaire éventuels.

3. Sébastien Bourdon (1661-1671)
Soigner les malades, vers 1665
Huile sur toile - 146 × 199 cm
Sarasota, The John & Mable Ringling Museum of Art
Photo : The John and Mable Ringling Museum of Art, Sarasota
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La seconde partie de l’exposition est consacrée à un cycle bien particulier dans la production de Bourdon : les Œuvres de Miséricorde peintes et gravées par l’artiste (ill. 3 à 5). L’Évangile de saint Matthieu [1] distingue six actions charitables : Jésus dit que les justes seront récompensés, « car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez recueilli ; j’étais nu et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison et vous êtes venus vers moi. » Une septième action, enterrer les morts, s’est ajoutée à la liste, tirée du livre de Tobie.
Plusieurs peintres déclinèrent ces Œuvres de Miséricorde, notamment Caravage qui les fait tenir en une seule composition. Bourdon quant à lui a peint sept toiles, qui font directement écho aux Sept Sacrements de Poussin ; il a aussi réalisé lui-même sept gravures d’après ses peintures, qu’il a accompagnées de légendes en latin précisant le sujet. La lettre et la dédicace à Colbert permettent de les dater entre 1668 [2] et la mort du peintre 1671, époque où les protestants sont moins confiants.
Les sept gravures, d’une qualité remarquable, sont exposées avec les plaques qui ont servi à leur fabrication. C’est par elles que l’on connaît la série des Œuvres de Miséricorde, car les peintures passèrent rapidement en Grande Bretagne, puis en Floride, achetées par John Ringling pour son musée de Sarasota. Thuillier les considérait comme des tableaux ruinés ; le fait est que la couche préparatoire brune transparaît, comme dans d’autres tableaux du maître, si bien que les couleurs ont perdu leur éclat. Les visiteurs pourront en juger par eux-mêmes : les commissaires en ont fait venir deux (ils n’ont pas emprunté toute la série pour des raisons de coûts) : Libérer les captifs et Soigner les malades (ill. 3 et 4). C’est la première fois depuis le XVIIIe siècle que ces peintures reviennent en France.

4. Sébastien Bourdon (1661-1671)
Libérer les captifs, vers 1665
Huile sur toile - 123,2 x 174,6 cm
Sarasota, The John & Mable Ringling Museum of Art
Photo : The John and Mable Ringling Museum of Art, Sarasota
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Le Paradis s’obtient-il par le mérite ou par la grâce ? Contrairement aux protestants, les catholiques considèrent que les actions méritoires contribuent au salut. Les Œuvres de Miséricorde sont donc souvent peintes avec le Jugement dernier. Le sujet n’est pourtant pas exclusivement catholique, du moins la manière de le traiter peut-elle trahir la religion de l’artiste ou de son commanditaire. La présence ou non du Christ dans ces compositions, la place qui lui est accordée - témoin ou objet de ces actes de charité - est un indicateur confessionnel sur lequel revient Philippe Luez dans le catalogue de l’exposition. D’autres artistes comme Abraham Bosse composent des œuvres profanes, illustrant ces actions dans des scènes du quotidien.
Peut-être aurait-il fallu davantage s’arrêter sur la doctrine protestante - et distinguer plus clairement luthériens et calvinistes - afin de mieux souligner ses incidences sur l’iconographie.

5. Sébastien Bourdon
Esurientes pascere
Eau forte, burin - 43 x 59 cm
Paris, Petit Palais - Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Photo : Petit Palais / Roger-Viollet
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Sébastien Bourdon se démarque en choisissant des héros de l’Ancien Testament [3] pas toujours faciles à identifier, un choix sans doute révélateur de sa confession : c’est Abraham qui nourrit les affamés, les trois anges étant « accueillis dans les règles, s’installent aux tables et prennent leur repas ». Abdias donne à boire aux cent prophètes qu’il cache, poursuivis par la fureur de Jézabel. Loth ouvre sa maison aux étrangers menacés par le peuple de Sodome. Job s’occupe de vêtir les nus. Tobie quitte son repas pour enterrer les mort. Le texte qui accompagne la gravure - des corps tués par le soldat sur ordre du tyran - pourrait être une allusion politique à la menace qui pèse sur les protestants à cette époque. Et sans doute la dédicace à Colbert vise-t-elle à trouver un protecteur de la communauté réformée.
Tobie est un poncif pour illustrer l’obligation d’enterrer les morts ; en revanche, la charité envers les prisonniers est assurée par un personnage beaucoup moins connu : Nabuzardam, général de l’armée du roi de Babylone, fait libérer Jérémie qu’il retenait enchaîné, et lui offre des présents.
Quant aux malades qu’il faut soigner, là encore le choix est inattendu. David s’humilie pour faire cesser la peste qui accable son peuple, envoyée par Dieu pour punir les fautes du roi. Il n’est pas impossible que Bourdon suggère un parallèle entre David et Louis XIV qui provoque le malheur de son peuple par manque de vertu. On peut aussi faire une lecture théologique de l’épisode : l’homme est pécheur, et seul Dieu peut guérir.
La comparaison est éloquente avec un petit tableau exposé juste à côté, dont la composition est identique mais les références clairement catholiques : la figure de David est remplacée par celle de saint Charles Borromée, premier saint canonisé au XVIIe, qui se fait l’intercesseur auprès de l’ange vengeur. Ce tableau appartient à la collection Motais de Narbonne que l’on peut admirer actuellement à Orléans ; il rejoindra d’ailleurs cette exposition - dont nous parlerons bientôt - dans quelques semaines.

Alors, Bourdon était-il un peintre protestant ? Cette exposition donne des pistes et sans doute les actes du colloque qui s’est tenu les 4 et 5 octobre enrichiront le propos. Bien évidemment, les œuvres sélectionnées suggèrent cette sensibilité, mais elles sont extraites d’un corpus très riche. Bourdon raconte en images la vie des saints et l’enfance du Christ au sein de laquelle la Vierge tient évidemment un rôle prépondérant, alors que les protestants privilégient la vie publique de Jésus et son enseignement. Il accepta même de peindre pour l’église Saint-Pierre de Montpellier détruite par ses coreligionnaires, La Chute de Simon le magicien, tableau qui symbolisait la victoire de l’Eglise sur la Réforme.


Commissaires  : Anne Imbert, Philippe Luez


Collectif, Sébastien Bourdon, peintre protestant ? RMN 2018, 112 p. ISBN : 9782711870721


Informations pratiques : Musée national de Port-Royal des Champs, Route des Granges, 78114 Magny-les-Hameaux. Tél : +33 1 39 30 72 72. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h30 à 12h30 et de 14h à 18h00 en semaine, de 10h30 à 19h30 le weekend. Tarif : 6,50 € (réduit : 5 €).

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