Tintoret. Naissance d’un génie

Paris, Musée du Luxembourg, du 7 mars au 1er juillet 2018.

L’exposition du Luxembourg est particulièrement difficile à recenser car nous pourrions écrire deux articles différents, l’un négatif, l’autre positif. Le moins que l’on puisse dire est que nous sommes vraiment partagé, presque schizophrène dans notre vision de cette rétrospective. Commençons par les critiques pour terminer par nos éloges.


1. Jacopo Robusti, dit il Tintoretto (1518-1594)
Le Lavement des pieds, vers 1539
Huile sur toile - 149 x 264 cm
Grenoble, Musée
Photo : Didier Rykner
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2. Jacopo Robusti, dit il Tintoretto (1518-1594)
Jésus parmi les docteurs, vers 1539
Huile sur toile - 197 x 319 cm
Milan, Museo del Duomo
Photo : Didier Rykner
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3. Giovanni Galizzi (?-1565)
Saint Marc en trône entre saint Jacques et saint Patrick, 1547
Huile sur toile - 140 x 140 cm
Vertova, Museo de Santa Maria Assunta
Photo : Didier Rykner
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Est-il vraiment possible de faire une exposition sur le jeune Tintoret sans prendre le risque de faire passer cet artiste pour un peintre moyen, capable de fulgurance mais souvent très inégal ? Car le risque auquel celle-ci n’échappe pas entièrement est de dérouter le visiteur néophyte qui ne serait jamais allé à Venise, et qu’il ne comprenne pas que celui-ci fut un des véritables génies de l’art vénitien du XVIe siècle, au même titre que Titien et Véronèse. Pour qui a visité la Scuola Grande di San Rocco, Tintoret est même un génie universel, l’un des rares peintres devant lequel on pourrait se mettre à genoux. Or, on verra ici beaucoup de toiles moyennes, si faibles parfois qu’on ne comprend pas comment on peut lui attribuer certains tableaux, surtout au regard des quelques vrais chefs-d’œuvre de l’exposition.

Dès la deuxième salle en effet, on se trouve pris entre Le Lavement des pieds du Musée de Grenoble (ill. 1) et le Christ parmi les docteurs (ill. 2) du Museo del Duomo de Milan. Le premier est un bon tableau, le second est extraordinaire. Surtout, la comparaison entre les deux toiles, peintes toutes deux vers 1539, n’est pas seulement cruelle, elle rend difficile de comprendre comment il est possible que le même peintre puisse réaliser en même temps ou presque deux œuvres si dissemblables.


4. Jacopo Robusti, dit il Tintoretto (1518-1594) et
atelier (Giovanni Galizzi)
Salomon et la reine de Saba, vers 1546-1548
Huile sur toile - 150,8 x 238 cm
Greenville, Bob Jones University Museum and Gallery
Photo : Didier Rykner
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5. Jacopo Robusti, dit il Tintoretto (1518-1594) et
atelier (Giovanni Galizzi)
Salomon et la reine de Saba, vers 1546-1548 (détail)
Huile sur toile - 150,8 x 238 cm
Greenville, Bob Jones University Museum and Gallery
Photo : Didier Rykner
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De nombreuses œuvres présentées au Luxembourg ne sont pas de Tintoret et cela au moins est admis par les cartels. On découvre ainsi que beaucoup, qui passaient pour être de lui, sont probablement plutôt peintes par Giovanni Galizzi (ill. 3), ou par Tintoret avec la collaboration de Giovanni Galizzi. Cet artiste récemment redécouvert par l’histoire de l’art (par Robert Echols, en 1995) fut en effet, bien que sans doute un peu plus vieux que lui, collaborateur du peintre dont on peut dire qu’il eût très tôt un atelier. L’exposition est donc presque tout autant une exposition Galizzi que Tintoret, et Galizzi n’est pas Tintoret comme les tableaux qui lui sont attribués le démontrent aisément. Celui-ci est beaucoup plus faible, même s’il n’est pas nul. Mais certains détails comme le tapis du Salomon et la reine de Saba (ill. 4 et 5) sont incontestablement médiocres, et Tintoret n’est jamais médiocre.


6. Jacopo Robusti, dit il Tintoretto (1518-1594)
Labyrinthe de l’Amour (Allégorie de la vie humaine)
1538 et vers 1552
Huile sur toile - 147,4 x 200 cm
Hampton Court, Royal Collection
Photo : Didier Rykner
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7. Jacopo Robusti, dit il Tintoretto (1518-1594)
Jupiter et Sémélé, 1541-1542
Huile sur panneau - 127 x 123 cm
Modène, Galleria Estense
Photo : Didier Rykner
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La première impression dans l’exposition - ce qui fut, en tout cas notre première impression - doit cependant être relativisée, et nous sommes reconnaissant à Michel Hochmann, l’un des commissaires français de l’étape parisienne d’une rétrospective née en Allemagne, de nous avoir fait comprendre un peu mieux son intérêt. Tout d’abord, en oubliant les œuvres un peu médiocres, ou simplement moyennes, pour nous concentrer sur les chefs-d’œuvre, et il y en a plusieurs qui devraient suffire au visiteur le plus exigeant. Nous en citerons quelques-uns, outre le Christ parmi les docteurs évoqué plus haut. Nous citerons donc le Labyrinthe de l’Amour (ill. 6) ; Jupiter et Sémélé (ill. 7) et Deucalion et Pyrrha priant devant la statue de la déesse Thémis, deux belles composition plafonnantes conservées à Modène dans la salle suivante ; au moins trois portraits majeurs dont celui de Nicolo Doria (ill. 8) provenant d’une collection privée ; ou encore La Princesse, saint Georges et saint Louis (ill. 9) et L’Enlèvement du corps de saint Marc (ill. 10).


8. Jacopo Robusti, dit il Tintoretto (1518-1594)
Portrait de Nicolò Doria, 1545
Huile sur toile - 193 x 114,9 cm
Collection particulière
Photo : Didier Rykner
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9. Jacopo Robusti, dit il Tintoretto (1518-1594)
La Princesse, saint Georges et saint Louis, 1551
Huile sur toile - 226 x 146 cm
Venise, Galleria dell’Accademia
Photo : Didier Rykner
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10. Jacopo Robusti, dit il Tintoretto (1518-1594)
L’Enlèvement du corps de saint Marc, 1545
Huile sur toile - 108,5 x 125 cm
Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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Nous ne pouvons par ailleurs nous plaindre d’une exposition qui fait véritablement œuvre d’histoire de l’art. Nous attendions une rétrospective Tintoret, il est vrai impossible à monter au Luxemboug ne serait-ce que pour une question de place, nous avons au moins une étude complète, passionnante et novatrice de la jeunesse de Tintoret. On finit d’ailleurs par mieux comprendre ce qui fait sa force et son génie en voyant ces tableaux d’atelier avec ou sans la participation de Galizzi. On ajoutera que le catalogue est remarquablement savant, tant dans ses essais que dans les notices, ce qui sous notre plume n’est pas un mince compliment.

Bref, il faut voir cette exposition, en ne cherchant pas à y trouver ce qu’on n’y trouvera pas : Tintoret, ne serait-ce que parce que ses plus grands chefs-d’œuvre sont presque indéplaçables, doit être vu à Venise. Et au Luxembourg, on apprendra beaucoup de choses en voyant quelques beaux tableaux. Ce qui est déjà très bien.


Commissaires : Roland Krischel, Michel Hochmann et Cécile Maisonneuve.


Sous la direction de Roland Krischel, Tintoret. Naissance d’un génie, Éditions RMN-GP, 2018, 224 p., 39 €, ISBN : 9782711863693.


Informations pratiques : Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard, 75006 Paris. Tel : 01 40 13 62 00. Ouvert tous les jours de 10 h 30 à 19 h, le vendredi jusqu’à 22 h. Tarif : 12 € (réduit : 8,5 €).

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