Trois expositions de dessin au Musée des Beaux-Arts de Rouen

"L’art du dessin. Pratiques du dessin du XVIe siècle à nos jours"

Rouen, Musée des Beaux-Arts, du 8 novembre 2018 au 11 février 2019

Etre« énervé », c’est être privé de ses nerfs. Donc affaibli, voire mou. Tel fut le sort réservé à deux princes mérovingiens, fils de Clovis II, pour s’être révoltés contre leur père. Celui-ci voulu les faire exécuter, mais leur mère Bathilde proposa un punition moins radicale si l’on peut dire : brûler les tendons de leurs jarrets, afin de les priver de cette force dont ils n’ont pas fait bon usage. Puis on les déposa sur un radeau et ils dérivèrent sur la Seine, jusqu’à l’abbaye de Jumièges, près de Rouen, où ils furent recueillis par saint Philibert. La légende est connue grâce à un tableau d’Evariste Luminais qui marqua les esprits, et notamment celui de Simone de Beauvoir et de Salvador Dali. Une première version de l’œuvre réalisée en 1880 est conservée à Sydney (1880), une seconde montrée à l’Exposition universelle de 1889, se trouve au Musée des Beaux-Arts de Rouen


1. Gabriel Martin (1842-1922)
Les Enervés de Jumièges, 1869
Huile sur toile - 140 x 330 cm
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : Sebastopol76 (CC BY-SA 4.0)
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Cependant, avant Luminais, un peintre injustement tombé dans l’oubli s’était déjà intéressé au sujet : Gabriel Martin en proposa en effet une vision bien différente dans une grande composition qui fut exposée au Salon de 1869 et reçut le prix Bouctot (ill. 1). Détenue par l’Académie des sciences, belles lettres et arts de Rouen, elle a été déposée en 2009 au musée de Rouen où elle a fait l’objet d’une restauration. Et c’est à cette occasion qu’une descendante de l’artiste a offert en 2017 dix-huit dessins préparatoires à ce tableau. Ces études révèlent une manière de travailler assez inattendue : l’artiste dessine un nu, et pose un calque sur la feuille pour tracer le vêtement de sa figure.
Une exposition-dossier au sein des collections permanentes est aujourd’hui consacrée à cette peinture et à son auteur, natif de Rouen, qui étudia le dessin auprès de Gustave Morin, puis partit pour Paris en 1863 où il se forma auprès d’Alexandre Cabanel. Il est un peu dommage que la toile de Luminais, accrochée dans une salle voisine, n’ait pas été déplacée pour être confrontée à celle de Martin.

Le dessin est à l’honneur au Musée de Rouen qui lui consacre jusqu’au mois de février six expositions en même temps, dont celle-ci. La principale est dédiée aux XVIe et XVIIes siècles, Jean-Jacques Lequeu, artiste du XVIIIe, est mis à l’honneur dans une deuxième. Les autres présentent trois artistes contemporains : Jérôme Zonder, Gilgian Gelzer, et Sarkis et sortent donc de notre champ.


2. Jean-Jacques Lequeu
Ad naturam imago rothomagae, 1773
Dessin plume lavis - 44,4 x 32,2 cm
Paris, Bibliothèque national de France
Photo : BNF
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Jean-Jacques Lequeu, artiste étrange et éclectique, fait donc lui aussi l’objet d’une présentation dans l’une des salles du musée. Il bénéficie par ailleurs d’une rétrospective passionnante au Petit Palais jusqu’au 31 mars (nous en reparlerons). Originaire de Rouen, il se forma à l’École gratuite de dessin créée en 1740, avant de se rendre à Paris en 1779, où il gagna sa vie comme employé dans des bureaux ministériels, tout en dessinant frénétiquement, aussi bien des feuilles érotiques que des portraits ou des personnages grimaçants, mais surtout des architectures. Car Lequeu se rêvait architecte, et n’a fait qu’imaginer des monuments - pavillons, kiosques, temples, hôtels... - plus extraordinaires les uns que les autres, qu’il décrit et annote scrupuleusement, n’omettant aucun détail technique. Ils ne seront jamais construits. L’artiste donna presque toute sa production à la BNF en 1825. Il est donc rare de trouver une œuvre de sa main dans d’autres collections publiques. Néanmoins, le musée des Beaux Arts de Rouen, au printemps dernier a préempté une feuille dans une vente aux enchères, un sage trompe-l’œil réalisé à la gouache, peut-être vers 1792-1795 (voir la brève), qui présente des objets fixés sur un panneau. Elle est exposée avec une douzaines de dessins prêtés par la BNF qui donnent une idée de la diversité de son art : ici une femme rouennaise de profil sous un voile (ill. 2), là une paire de fesses...

L’œil et la main. Chefs d’œuvre du dessin français des XVIe et XVIIe siècles

3. Louis Brandin
(vers 1575/1580 - après 1635)
Bataille contre les Turcs
Plume et encre brune, lavis d’encre noire
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : bbsg
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Enfin, dans les espaces d’exposition temporaire, le musée présente un florilège de feuilles françaises des XVIe et XVIIe siècles choisies au sein même de sa collection. Le fonds d’arts graphiques de Rouen renferme en effet 8000 pièces ; plus de 5000 proviennent de la donation du marchand, collectionneur et historien d’art Henri Baderou ; un ensemble donné en 1975 qui permit de faire avancer la recherche sur de nombreux artistes comme Nicolas de Plattemontagne.
L’exposition s’accompagne d’un catalogue qui reproduit non seulement les 120 œuvres sélectionnées, mais l’intégralité du fonds graphique des XVIe et XVIIe siècles (plus de 350 numéros). Le musée poursuit ainsi l’étude et la publication progressive de ses dessins, commencées avec le XVIIIe à l’occasion d’une exposition en 2013 (voir l’article). Malheureusement, le catalogue n’est pas sorti à temps et ne sera disponible qu’en mars prochain. C’est d’autant plus dommage que l’intérêt de cette exposition est de mettre en lumière un certain nombre de feuilles inédites, de proposer de nouvelles attributions et de présenter des artistes peu connus. Dans cet ouvrage, les œuvres exposées feront l’objet de notices détaillées, tandis que le reste du fonds, présenté en deuxième partie, sera reproduit en couleur. Dans son essai Diederik Bakhuÿs évoquera l’historique de la collection et Élodie Vaysse abordera l’activité d’Henri Baderou, ses liens avec le marché de l’art américain, plus particulièrement avec Germain Seligmann.
Dans les salles, plusieurs textes fournissent bien entendu des explications sur les techniques, les styles, les influences de certains peintres ; quelques œuvres bénéficient d’un cartel détaillé, d’autres sont accrochées relativement bas pour permettre aux enfants de les admirer.

Le parcours, à la fois chronologique et thématique, mêle les grands noms aux plus modestes. Le XVIe siècle est incarné notamment par Jacques Callot, Jacques Bellange et Georges Lallemant qui travaillèrent en partie à la cour ducale de Lorraine. Antoine Caron et Ambroise Dubois permettent d’évoquer le maniérisme de la première et de la seconde école de Fontainebleau à travers des feuilles à l’iconographie savante. Parmi les artistes plus confidentiels, Boucher de Bourges étudie le nu masculin d’après modèle vivant ce qui est une rareté pour l’époque, et Louis Brandin est l’auteur d’une Bataille contre les Turcs (ill. 3) qui a permis d’identifier d’autres œuvres de sa main et d’acheter l’une de ses peintures, Jonas et la baleine. Trois sanguines anonymes s’offrent au jeu des attributions pour les plus avertis ; peut-être liées à un décor orléanais, elles sont difficilement datables, dans la mesure où le maniérisme perdura jusque dans la première moitié du XVIIe siècle dans les provinces françaises.

4. Jean Le Pautre (1618-1682)
Combat des Centaures et des Lapithes
Plume et encres brune et noire, lavis d’encres brune et noire
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : bbsg
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Le XVIIe siècle commence avec Simon Vouet dont les feuilles furent données au musée par le peintre Hippolyte Lemonnier. Les deux figures d’Endymion et d’Hercule sont particulièrement belles, témoignant à travers l’élégance de leur pose, d’une science du drapé et d’une maîtrise du corps humain. Contrairement à Vouet, Laurent de La Hyre et Eustache Le Sueur ne firent pas le voyage en Italie. D’autres artistes au contraire y menèrent une grande partie de leur carrière, Poussin bien évidemment dont on peut voir une étude pour L’Extrême Onction, mais aussi les frères Courtois, Jacques et Guillaume, originaires de Bourgogne.
Les graveurs bénéficièrent en 1660 d’une certaine liberté par rapport aux corporations grâce à l’édit de Saint-Jean-de-Luz. Parmi eux, Sébastien Leclerc et François Chauveau furent prolifiques, fournissant entre autres, de nombreuses illustrations pour des livres imprimés. La pratique de l’eau-forte permet d’obtenir des effets assez proches de ceux du dessin à la plume, ce dont témoignent les œuvres de Saint-Igny et de Brebiette. Un dessin auparavant attribué à ce dernier, représentant le Combat des Centaures et des Lapithes (ill. 4), a finalement été rendu à Jean Le Pautre après avoir été rapproché d’une eau-forte de cet artiste.

5. Anonyme français, fin du XVIIe siècle
Le Martyre de sainte Foi
Pierre noire, plume et encore noire,
lavis d’encre noire
rehauts de craie blanche sur papier bleu
Rouen, Musée des Beaux-Arts
Photo : MBA Rouen
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Le paysage et le portrait font l’objet de deux sections distinctes. Il y a les marines de Puget et la nature idéale des Patel père et fils. Une étude de paysage avec l’ânesse de Balaam, anciennement attribuée à Pierre Patel l’Ancien, a été rendue à Henri Mauperché après avoir été rapprochée d’une peinture de cet artiste conservée au musée du Berry. Il s’agirait alors du seul dessin connu de Mauperché, qui fut pourtant membre de l’Académie royale dès 1648. Autre feuille intéressante, un dessin topographique du XVIIe siècle, réalisé par un voyageur anonyme, représente une vue panoramique du port et de la ville de Rhodes, ponctuée d’annotation d’orientations.
Le portrait est évidemment évoqué par Hyacinthe Rigaud et par Joseph Vien dont on peut admirer un pastel. On voit aussi un portrait de Marin Marais représenté par André Bouys, une étude à l’huile sur papier. Un peu plus loin Sébastien Bourdon utilise la même technique pour mettre en scène Médée sur son char.

On termine avec Charles Le Brun et son influence, sensible par exemple dans le Martyre de sainte Foi (ill. 5), tracé par une main anonyme, peut-être celle de Jean-Baptiste Corneille, frère de Michell II. Plusieurs dessins témoignent de décors disparus : Apollon quittant Thétis par Charles Le Brun fut une composition conçue pour l’hôtel de Jérôme de Nouveau ; Junon et Éole par Michel II Corneille permet d’évoquer le plafond de l’hôtel Mansart de Sagonne ; Jean Daret enfin, composa la Résurrection du Christ pour le plafond de chapelle des Pénitents Blancs de l’Observance d’Aix en Provence.

La fin du règne de Louis XIV fut marquée par des techniques graphiques plus colorées : celle des trois crayons est privilégiée par Antoine Copyel, le papier bleu est utilisé par Louis de Boullogne, Antoine Dieu comme Le Brun associe la sanguine et le lavis. La visite s’achève avec un grand artiste originaire de Rouen, Jean Jouvenet, dont on verra notamment une belle étude pour le Christ guérissant les malades, peinture réalisée pour les Chartreux, ainsi qu’une feuille de saison, l’Hiver, qui appartint à François Boucher, jolie transition avec le XVIIIe siècle.

Musée des Beaux Arts de Rouen, Esplanade Marcel-Duchamp, 76000 Rouen. Tél : 02 35 71 28 40. OUvert tous les jours sauf le mardi de 10h à 18h.


Sous la direction de Diederik Bakhuÿs, L’œil et la main : chefs-d’œuvre du dessin français des XVIe et XVIIe siècles, Lienart / Réunion des Musées Métropolitains Rouen Normandie 2019, 384 p. 39 € - ISBN : 978-2-35906-264-9 (à paraître).

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