Un carnet de voyage de l’architecte Fontaine acquis par le musée du Louvre

6/8/19 - Acquisition - Paris, Musée du Louvre - Au début de l’année 1809, Napoléon entreprit une réforme de l’Ordre de la Légion d’honneur, qui envisageait notamment la cession d’un certain nombre de propriétés foncières, dont le château de Chambord et les châteaux de Brühl, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. À la suite des batailles de Marengo et Hoelinden, le traité de Lunéville signé en 1801 avait en effet confirmé à la France la possession de la rive gauche du Rhin, où se situe Brühl. Pierre François Léonard Fontaine fut donc envoyé en mission par l’Empereur au printemps 1809 afin d’inspecter et d’évaluer ces deux importantes résidences royales et princières, tâche dont il s’acquitta au mois d’avril puis au mois de mai. Son célèbre Journal, scrupuleusement tenu pendant une grande partie de sa vie, de même que ses Mémoires récemment édités relatent ces deux visites ainsi que ses impressions sur ces domaines. [1]


1. Pierre François Léonard Fontaine (1762-1853)
Carnet de voyage à Chambord et à Brühl, printemps 1809
Paris, Musée du Louvre
Photo : Suzanne Nagy
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2. Pierre François Léonard Fontaine (1762-1853)
Carnet de voyage à Chambord et à Brühl, printemps 1809
Paris, Musée du Louvre
Photo : Suzanne Nagy
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C’est un nouveau témoignage particulièrement intéressant de cette mission que vient d’acquérir le Louvre après du marchand parisien Benjamin Peronnet, établi depuis peu rue de Louvois : le précieux carnet de voyage utilisé par Fontaine pendant ces deux mois de l’année 1809 ! Page après page [2], on suit en détail le périple de l’architecte, qui parvient à Chambord (ill. 1) le 25 avril 1809, où il se débarrasse le plus promptement possible de sa mission, comme il le raconte dans son Journal. Il en profite pour se reposer à Blois (ill. 2), où il attend son compagnon de voyage et ami Jacques-Charles Bonnard, architecte du ministère des Relations Extérieures, alors en déplacement à Valençay. Fontaine écrit alors qu’il ne s’occupe « que de dessins d’agrément », ce qui confirme le statut de ce carnet de voyage, qui n’est pas un compte-rendu technique ni un document officiel mais qui permet à l’architecte de laisser libre cours à son talent pour le pittoresque. Fontaine explique que l’ensemble des bâtiments et des dépendances du château de Chambord sont « restés dans le plus complet abandon » et que le château lui-même, décrit comme « une forteresse très décorée, dont l’architecture est un mélange du goût gothique et de celui de la Renaissance » est alors « dans le plus mauvais état possible ». Sa conclusion est sans appel : après avoir dressé un état des lieux, il confirme que la remise en état de Chambord coûterait une somme conséquente, que les revenus du domaine et les fermages perçus ne permettaient pas d’envisager sereinement.


3. Pierre François Léonard Fontaine (1762-1853)
Carnet de voyage à Chambord et à Brühl, printemps 1809
Paris, Musée du Louvre
Photo : Suzanne Nagy
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Quelques semaines plus tard, Fontaine quitte Paris pour se rendre à Brühl, où il arrive le 23 mai 1809. Son objectif est le même que pour Chambord, il vient estimer l’ancienne résidence d’été des évêques de Cologne, composée des châteaux d’Augustusburg et de Falkenlust. Ces deux superbes exemples de l’architecture baroque germanique avaient été élevés par François de Cuvilliés et Balthasar Neumann pour le prince-évêque Clemens-August von Bayern (1700-1761). Mais Fontaine ne semble guère séduit par le château (ill. 3), qui se voit qualifié de « demeure placée loin de la route, trop près d’un bourg dans un lieu sans vue agréable, bâtie et distribuée d’une manière tout à fait incommode pour tout autre que pour un grand seigneur ecclésiastique ». La campagne d’Allemagne qui a lieu en même temps ne semble guère gêner le voyage de l’architecte. On suit en effet l’intégralité de son déplacement à travers le Nord de la France (via Senlis, Saint-Quentin, Cambrai, Douai, Lille, etc.) puis dans l’actuelle Belgique (Mons, Bruxelles, Anvers, Malines, Liège) et en Allemagne (Aix-la-Chapelle, Brühl, Cologne, Coblence, Trèves, etc.) où chaque ville traversée fut l’occasion pour lui de tracer un petit croquis, le plus souvent aquarellé et légendé.


4. Pierre François Léonard Fontaine (1762-1853)
Carnet de voyage à Chambord et à Brühl, printemps 1809
Paris, Musée du Louvre
Photo : Suzanne Nagy
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5. Pierre François Léonard Fontaine (1762-1853)
Carnet de voyage à Chambord et à Brühl, printemps 1809
Paris, Musée du Louvre
Photo : Suzanne Nagy
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Nous reproduisons ici la page consacrée à la salle de spectacle (ill. 4) de Lille, sur la place du Théâtre : cet édifice néoclassique construit à la fin du XVIIIe siècle fut ravagé par les flammes en 1903 puis détruit pour laisser place à l’actuel Opéra de Lille. Le dessin de Fontaine constitue donc un beau témoignage ancien de cet édifice disparu. A Bruxelles, c’est le Palais de la Nation, ancien Palais du Conseil du Brabant et actuel Parlement fédéral belge (ill. 5) qui retient son attention. De retour de Brühl, Fontaine traverse Cologne et dessine le chevet d’une église (ill. 6) qu’on reconnaît aisément : il s’agit de la célèbre Basilique des Saints-Apôtres, monument phare de l’architecture ottonienne, bâtie au XIe siècle.


6. Pierre François Léonard Fontaine (1762-1853)
Carnet de voyage à Chambord et à Brühl, printemps 1809
Paris, Musée du Louvre
Photo : Suzanne Nagy
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Lorsqu’il effectue ces deux voyages d’inspection, Fontaine est alors au sommet de sa carrière officielle d’architecte de Napoléon : il s’occupe du Louvre et des Tuileries, des manufactures impériales et d’autres bâtiments de la Couronne. Les sites et les monuments qu’il visite durant ces deux mois sont retranscrits avec soin et précision dans ce carnet de voyage, dans l’état où ils se trouvent à l’époque. Les dessins du carnet sont particulièrement variés, les scènes d’intérieur succédant aux vues urbaines, qui rappellent la vogue pour les voyages pittoresques dont la mode s’était répandue depuis la fin du XVIIIe siècle. C’est une acquisition particulièrement judicieuse pour le département des arts graphiques du musée du Louvre, où Fontaine reste encore étonnamment peu représenté, notamment en regard de son complice Charles Percier. Le musée parisien ne possède en effet que deux dessins indépendants ainsi qu’un magnifique exemplaire de l’album commémoratif du mariage de Napoléon et Marie-Louise, préempté en vente publique en décembre 1987. Comme la majorité des œuvres de Fontaine passant sur le marché, il provenait de la descendance de l’artiste.


7. Pierre François Léonard Fontaine (1762-1853)
Carnet de voyage à Eu, 1811
New-York, Metropolitan Museum of Art
Photo : domaine public
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8. Pierre François Léonard Fontaine (1762-1853)
Carnet de voyage à Eu, 1811
New-York, Metropolitan Museum of Art
Photo : domaine public
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C’est aussi le cas du carnet du voyage à Eu (ill. 7) dont le Metropolitan Museum of Art de New-York a fait l’acquisition en 2008 : on y retrouve le même goût pour le pittoresque et une voiture hippomobile (ill. 8) qui évoque l’une des pages (ill. 9) les plus amusantes du carnet acheté par le Louvre. Au folio 19, légendé « Départ pour Cologne en sortant de la ville de Senlis », on découvre en effet un autoportrait de Fontaine, encadré par la fenêtre de la voiture. La famille de l’architecte possède encore [3] un carnet similaire, relatant son voyage à Strasbourg, dont une superbe illustration (ill. 10) dessinée depuis l’intérieur de la voiture et légendée « Me voilà parti pour la ville de Strasbourg » semble composer un pendant idéal à la scène située à Senlis et représentée sur le carnet du Louvre.


Pierre François Léonard Fontaine (1762-1853)
Carnet de voyage à Chambord et à Brühl, printemps 1809
Paris, Musée du Louvre
Photo : Suzanne Nagy
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Pierre François Léonard Fontaine (1762-1853)
Carnet de voyage à Strasbourg
Paris, collection particulière
Photo : La Tribune de l’Art
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Alexandre Lafore

Notes

[1Le Journal de Fontaine fut publié en 1987 sous l’égide de l’Institut Français d’Architecture, agrémenté de nombreuses illustrations dont cinq étaient issues du carnet récemment acquis par le Louvre ; ses Mémoires intitulés Mia Vita, mémoires privés attendirent trente ans de plus et furent édités en 2017.

[2Le carnet comporte 74 pages, dont 66 avec des dessins.

[3Nous remercions M. Jean-Philippe Garric pour cette précieuse information ainsi que pour l’aide apportée durant la rédaction de cet article.

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