Un Domenico Fetti acquis par l’Art Institute de Chicago

28/6/19 - Acquisition - Chicago, The Art Intitute - Sur fond de ruines, une femme à genoux accoudée à un bloc de pierre soutient sa tête de la main gauche. Un crâne dans la main droite, le bras posé sur un livre fermé à côté d’un compas, elle semble aussi accablée que méditative. Couverte d’une cape, les manches bouffantes et nouées au dessus du coude de sa chemise de mousseline dépassent de sa robe. Au premier plan, à ses pieds, figurent un chien attaché et différents attributs des arts et des sciences (une palette, des pinceaux, un rabot, une statuette de satyre, un livre ouvert, un globe). A gauche derrière elle, une sphère armillaire et un sablier sont disposés sur un socle.


Domenico Fetti (1591/92-1623)
La Mélancolie, vers 1615
Huile sur toile - 149.5 × 113 cm
Chicago, The Art Institute
Photo : Lullo-Pampoulides
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Comme l’interprétèrent Erwin Panofsky et Fritz Saxl il y a près d’un siècle : « La signification de cette image est évidente à première vue : toute activité humaine, pratique autant que théorique, théorique autant qu’artistique, est vaine, au vu de la vanité de toutes choses terrestres. » [1]. Cette composition de Domenico Fetti est célèbre et probablement - après la gravure d’Albrecht Dürer [2] - l’un des prototypes les plus emblématiques de la Mélancolie. Pas moins de trente versions - par Fetti, son atelier ou des suiveurs - sont identifiées par Eduard A. Safarik dans sa monographie de 1990 [3] auxquelles il faut ajouter cinq autres versions qu’il mentionne dans le catalogue de l’exposition Fetti de 1996 au Palazzo Té à Mantoue [4].

La toile qui a rejoint les cimaises caravagesques de l’Art Institute de Chicago a été acquise auprès de la galerie londonienne Lullo-Pampoulides. Elle était présentée à la Tefaf en mars dernier où elle avait retenu toute notre attention (voir l’article du 17/3/19). Issues de successives collections de la noblesse française [5], elle était passée en vente publique à deux reprises, chez Christie’s à Monaco en 1988 puis chez Sotheby’s à Londres en 2017 [6], comme « attribuée à Domenico Fetti » puis « de Domenico Fetti et son atelier ». La galerie Lullo-Pampouliddes, entourée de spécialistes de l’artiste et forte de l’analyse scientifique de l’oeuvre - conduite par Teobaldo Pasquali - propose une attribution certaine et la probabilité qu’il s’agisse de la première version de cette composition que l’artiste a ensuite reproduit, avec des modifications, à deux reprises. La version conservée par la Gallerie dell’Accademia de Venise datée de 1618 environ et à laquelle revenait jusqu’alors cette ascendance serait sa première réplique. La figure féminine y est identique tandis que le décor diffère, à l’arrière-plan notamment où des feuilles de vigne jaillissent des ruines. La version du Louvre, datée vers 1618-1623, serait une seconde réplique, elle aussi avec variantes de l’arrière-plan où le ciel est représenté. Trois versions autographes de cette composition sont donc désormais connues.

Exposons brièvement les arguments scientifiques développés par la galerie en faveur de cette réévaluation. Les radiographie et réflectographie ont été menées conjointement pour la version acquise par Chicago et la version de Venise. Leur comparaison a révélé une matière et une technique virtuose similaires mais aussi une différence notable. La Mélancolie de Chicago présente de nombreux repentirs ainsi qu’une composition sous-jacente - orientée dans le sens inverse - dessinant une femme de profil agenouillée et accoudée, probablement une sainte - Marie-Madeleine - en méditation, comparable à la figure féminine de la Mélancolie qui la recouvre. La Mélancolie de Venise ne présente, elle, aucun repentir et suggére que Fetti y a reproduit une composition qu’il connaissait déjà. De même, l’arrière-plan de Venise montre que l’ombre diagonale et le volumineux feuillage ont été ajoutés dans un second temps à un décor d’abord identique à la version de Chicago.

Signalons qu’en 2014 un David et Goliath considéré de l’atelier de Fetti lui avait été réattribué à l’occasion de son achat par le Nationalmuseum de Stockholm (voir la brève du 15/11/14).

Julie Demarle

Notes

[1E. Panofsky, F. Saxl, R. Klibansky, Saturne et la Mélancolie. Études historiques et philosophiques : nature, religion, médecine et art, 1923.

[2Melencolia I, 1514.

[3Eduard A. Safarik, Fetti, Milan, 1990.

[4Sous la direction de Eduard A. Safarik, Domenico Fetti, Venise, Electa, 1996.

[5Jeanne-Baptiste d’Albert de Luynes, Comtesse de Verrue ou M. Bellou ; Armand de Madaillan de Lesparre, marquis de Lassay ; Antoine-Jean-Baptiste Dutartre, Trésorier des bâtiments ; De Castres ; Marquis de Gouvello, château de Kerlevénan.

[63 décembre 1988, Christie’s Monte Carlo, lot 24 ; 6 juillet 2017, Sotheby’s Londres, lot 148.

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