Un tableau d’Agostino Brunias au Brooklyn Museum

Agostino Brunias (1730-1796)
Trois Femmes créoles accompagnées de leurs enfants
et de leurs serviteurs dans un paysage
, vers 1764-1796
Huile sur toile – 50,8 x 66, 4 cm
New York, Brooklyn Museum
Photo : Brooklyn Museum
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10/8/11 - Acquisition - New York, Brooklyn Museum - Les Antilles du XVIIIe siècle vues par Agostino Brunias viennent enrichir le large éventail de cultures présenté au Brooklyn Museum. Achetée à la galerie londonienne Robilant + Voena, une peinture de l’artiste représentant Trois Femmes créoles accompagnées de leurs enfants et de leurs serviteurs dans un paysage (vers 1764-1796) a en effet intégré récemment les collections du musée (ill.). Elle figurera par ailleurs dans une exposition prévue en 2013, consacrée aux collections privées des élites coloniales, qui réunira quelque 200 peintures, dessins, gravures, sculpture et arts décoratifs, sous le commissariat de Rich Aste [1].
Né à Rome vers 1730, Agostino Brunias, appelé aussi Augustin Brunias, entra à l’Académie de Saint-Luc vers 1748. Cette solide formation lui permit de se faire remarquer en 1756 par l’architecte écossais Robert Adam, au cours de son Grand Tour, qui lui demanda de dessiner des ruines antiques dans toute l’Italie. Puis Brunias le rejoignit à Londres dès 1758, travailla pour lui plusieurs années et réalisa avec succès de grandes peintures décoratives néo-classiques dans les édifices conçus par Adam ; il exposa également à la Free Society of Artists des paysages répondant à l’engouement de l’époque pour une Antiquité rêvée. Il collabora ensuite avec l’architecte William Chambers avant de répondre à l’appel de Sir William Young, premier gouverneur de la Dominique, devenue possession britannique en 1763. Le peintre partit donc pour les Antilles en 1770, où il découvrit des paysages tropicaux, des couleurs éclatantes, des populations bigarrées, un exotisme enfin, bien loin de la poésie silencieuse des ruines antiques.

Entre portraits et scènes de genre, ses toiles illustrent avec force détails les coutumes et costumes des îles de l’archipel, non seulement la Dominique, mais aussi la Barbade, Saint-Vincent et Saint-Christophe. Bien qu’il fût avant tout chargé de peindre la haute société, l’artiste décrivit aussi des scènes de marché ou des danses, tel un chroniqueur de la vie économique et sociale du pays, traduisant un monde où les Antilles, l’Europe et l’Afrique se croisent et s’entremêlent à travers une population constituée d’Indiens Caraïbes, d’Européens, d’Africains, de Créoles et de mulâtres.
Le tableau du musée de Brooklyn illustre bien ce mélange de cultures : Deux femmes créoles ou métisses se distinguent du reste du groupe, vêtues de robes européennes, mais coiffées d’un foulard selon la mode locale. Peut-être s’agit-il de sœurs, accompagnées de leur mère, de leurs enfants et de leurs serviteurs africains. Elles appartiennent à un milieu aisé, issues sans doute d’une famille de propriétaires de plantation de sucre. Agostino Brunias donne ici une version exotique des portraits de propriétaires terriens anglais peints par William Hogarth et Thomas Gainsborough. Lorsqu’il rentra en Angleterre en 1773, il réalisa des tableaux inspirés des croquis qu’il avait rapportés, dont le dépaysement enchanta le public. Son œuvre fut alors diffusé dans toute l’Europe sous la forme d’estampes.

L’art de Brunias fut parfois, avec anachronisme, qualifié de naïf. Il est surtout le fruit d’une observation fidèle et semble vouloir transmettre une vérité ethnographique que les anthropologues surent apprécier. Certains reprochèrent (et reprochent toujours) à ses toiles leur vision idyllique de la colonisation, d’autres y virent au contraire un discours subversif prônant une société libre, sans esclavage, et dénonçant l’inanité des hiérarchies raciales. Toussaint Louverture lui-même portait sur son manteau des boutons [2] au décor influencé par l’œuvre de Brunias. Mais peut-être cette peinture où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté, n’est-elle qu’une invitation au voyage, et que ce monde où semble régner une harmonie entre les êtres évoque plus simplement un mythe en vogue au XVIIIe : celui du Bon Sauvage.

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