Une tribune contre l’installation de Koons devant le Palais de Tokyo

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Jeff Koons
Bouquet of Tulips, 2016
Bronze polychrome, acier inoxydable
et aluminium - 1166 x 835 x 1017 cm
© Jeff Koons. Courtesy Noirmontartproduction
Illustration 3D de l’œuvre in situ
Voir l´image dans sa page

21/1/18 - Patrimoine - Paris, Palais de Tokyo - Le journal Libération vient de publier (aujourd’hui sur son site internet, demain dans son édition papier) une tribune signée de personnalités très différentes mais unies pour dénoncer le scandale que constitue l’implantation de l’œuvre de Jeff Koons ‘« offerte » à la France en souvenir des attentats du 13 novembre 2015 [1].

La Tribune de l’Art s’était déjà, au moment de cette annonce, fortement opposée à cette idée, pour des raisons patrimoniales évidentes (voir notre article). L’emplacement choisi (par l’artiste lui même, qui pense ainsi pouvoir disposer à son gré de l’espace urbain parisien) est en effet incompatible avec sa belle colonnade art déco en tous points opposée par sa rigueur et sa sobriété à l’art de Jeff Koons [2].

Si les signataires mettent en avant, bien sûr, cette incompatibilité avec ce monument historique, ils y ajoutent plusieurs autres arguments, tous pertinents. Le premier est l’antinomie absolue entre ce bouquet de fleurs monumentales colorées et les attentats de 2015. « le choix de l’œuvre, et surtout de son emplacement, sans aucun rapport avec les tragiques événements invoqués et leur localisation, apparaissent pour le moins surprenants, sinon opportunistes, voire cyniques » écrivent-ils.
Financièrement, ils soulignent que ce soi-disant cadeau est surtout un cadeau coûteux pour ses supposés bénéficiaires puisque l’artiste n’offre que l’« idée », la réalisation - 3,5 millions d’euros ! - ayant été laissée à la charge de l’État, et en grande partie du mécénat, donc des finances publiques via le jeu des déductions fiscales. Ce point avait déjà été souligné dans un article de Télérama en octobre dernier.
Soulignant également les problèmes techniques qui se posent (le poids de l’œuvre - 35 tonnes - menace les sous-sols du Palais de Tokyo), les pétitionnaires avancent enfin deux arguments directement liés à l’art contemporain : celui de l’absence d’appel à projet [3] et celui de l’œuvre elle-même, voire de l’artiste. Ils soulignent en effet que Koons est devenu « l’emblème d’un art industriel, spectaculaire et spéculatif », que « son atelier et ses marchands sont aujourd’hui des multinationales de l’hyper-luxe, parmi d’autres » et que donc « leur offrir une si forte visibilité et reconnaissance ressortirait de la publicité ou du placement de produit, et serait particulièrement déplacé dans ce lieu très touristique, entre deux institutions culturelles majeures, dévolues notamment aux artistes émergents et à la scène artistique française. »

La liste des signataires montre une opinion largement partagée, bien au delà des seuls défenseurs du patrimoine représenté ici par Alexandre Gady. On y trouve en effet les noms de personnalités difficilement susceptibles d’être taxées d’anti-art contemporain comme Nicolas Bourriaud, Stéphane Corréard, Antoine de Galbert ou Marin Karmitz ; d’artistes contemporains comme Christian Boltanski ou Jean-Luc Moulène, de conservateurs spécialisés dans l’art de notre temps comme Marie-Laure Bernadac, Alexia Fabre, Catherine Grenier ou Claire Le Restif ; ou même celui de l’architecte Dominique Perrault…

Rappelons que cette sculpture ne devait être installée à cet emplacement que « sous réserve de l’obtention des dernières autorisations nécessaires » qui ne semblent pas avoir encore été délivrées (si l’on en croit le texte de Libération). Il est donc simple au ministère de la Culture, comme à la Ville de Paris - même Bruno Juilliard dénoncerait en coulisse le projet selon Télérama - de les refuser. Et d’installer cette œuvre - s’il faut absolument accepter ce cadeau - dans un lieu qui aurait vraiment besoin d’art contemporain, comme nous le suggérions. Pas à proximité d’un monument historique.

Didier Rykner

Notes

[1Lire aussi le point de vue de Robert M. Rubin, ancien président de la Centre Pompidou Foundation, paru en juillet 2017 dans Le Monde.

[2Addendum : nous avions écrit que le Palais de Tokyo était protégé monument historique. C’est une erreur, il ne l’est pas, ce qui est en soi un scandale. En revanche, l’avis de l’ABF est nécessaire en raison de la proximité d’autres monuments historiques, comme le Palais d’Iéna.

[3S’il fallait absolument installer une œuvre ici, ce que personnellement nous contestons.

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