Versailles. Architectures rêvées 1660-1815

Versailles, Musée national du château, du 4 mai au 4 août 2019

L’exposition ne dure que trois petits mois – ces dessins souvent grandioses restant avant tout de fragiles œuvres graphiques – et se termine le dimanche 4 août, ce qui ne laisse plus que quelques jours pour s’y précipiter. Mais il ne faut pas manquer ce rassemblement inédit de plans et d’élévations qui évoquent un siècle et demi de chantier permanent au château de Versailles. La centaine de dessins d’architecture réunis pour l’occasion rappelle de manière éloquente que l’impeccable classicisme qu’on associe volontiers à l’image de Versailles n’est en fait qu’une chimère, l’ancien palais des rois de France ayant connu une évolution plutôt chaotique. Les projets se multipliaient sous chaque souverain, au gré des caprices des monarques et des fantasmes des architectes. On découvre ainsi Versailles tel qu’il aurait pu ou tel qu’il aurait dû être, ayant généré un extraordinaire foisonnement architectural souvent utopique.


1. Vue de la première salle de l’exposition
Photo : Château de Versailles
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2. Vue de la dernière salle de l’exposition
Photo : Château de Versailles
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Evacuons d’emblée le principal reproche que l’on peut faire à cette exposition : installée de façon inexplicable dans la galerie qui double l’enfilade des salles du musée de l’Histoire de France dédiées au XVIIe siècle, dans l’aile Nord, elle pâtit hélas d’une mise en espace plutôt malheureuse (ill. 1 et 2). Equipée de cimaises aux couleurs peu attrayantes, la galerie a donc été transformée durant trois mois en salle d’exposition temporaire, avec des œuvres de taille parfois imposante qui semblent entrer au chausse-pied dans un espace qui n’était pas vraiment prévu pour elles. Si l’architecture n’est pas forcément l’art le plus aisé à exposer, la médiation n’est pas en cause ici puisque de très intelligents dispositifs parsèment le parcours : des reproductions textiles des dessins comportant des retombes permettent au visiteur de mieux les appréhender (ill. 3), une grande maquette nous dévoile les projets de Gabriel pour le château (ill. 4), de nombreuses vues dessinées [1] nous montrent les projets du XVIIe siècle comme s’ils avaient été réalisées et un grand écran tactile, placé à la fin de l’exposition, invite le visiteur à concevoir son propre projet pour Versailles !


3. Dispositif de médiation reproduisant une élévation attribuée à Louis Le Vau (1612-1670) ou François d’Orbay (1634-1697) pour le grand escalier du roi
Paris, Bibliothèque de l’Institut de France
Photo : Alexandre Lafore
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4. Maquette représentant le Grand Projet d’Ange-Jacques Gabriel pour le château de Versailles placée devant les plans correspondants
En beige, l’aile Neuve réalisée sous Louis XV ; en blanc, le projet d’uniformisation des façades
Photo : Alexandre Lafore
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Placé à l’entrée de l’exposition, un grand tableau d’Adam Frans van der Meulen (ill. 5) prêté par la reine Elizabeth II restitue l’agitation intense du chantier de Versailles quelques années avant l’installation officielle de la Cour, au milieu du règne de Louis XIV. Au centre de la composition, parmi des centaines d’ouvriers au travail, l’architecte que l’on est tenté d’identifier comme Jules Hardouin-Mansart présente un de ses plans à Colbert, Surintendant des Bâtiments du Roi. C’est une parfaite introduction au propos de l’exposition, qui montre en miroir les liens étroits qu’entretiennent le pouvoir et l’architecture. C’est aussi la seule véritable représentation, à la fois symbolique et concrète, de ce chantier aujourd’hui oublié mais qui fut pourtant le quotidien des habitants du château jusqu’à la Révolution. Il y eut bien sûr des moments de calme : l’architecture était liée à la situation fluctuante des finances royales ainsi qu’au contexte géopolitique de l’époque.


5. Attribué à Adam Frans van der Meulen (1632 - 1690)
La construction du château de Versailles, vers 1680
Huile sur toile - 108 x 142,3 cm
Collections royales britanniques
Photo : Royal Collection Trust/Her Majesty the Queen Elizabeth II
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Organisée en sept sections, l’exposition a été bâtie de façon chronologique et thématique. Si le parcours commence avec le début du règne personnel de Louis XIV en 1660, le but n’était pas de résumer toutes les étapes de la construction du château élevé par le Roi-Soleil à partir du modeste pavillon de chasse de son père. Mais l’ombre de Louis XIII plana sur le château jusqu’à la Révolution puisque ce premier château ne disparut jamais vraiment, ses successeurs ayant finalement tous souhaité en conserver le souvenir. C’est à Louis XIII que Versailles doit la physionomie si particulière de sa façade côté ville, où la brique se mêle à la pierre, alors que tous les architectes appelés à intervenir sur le palais ont souhaité harmoniser ses deux visages et donner à la façade côté ville un peu de la majesté de la façade côté jardin. Lors de l’agrandissement voulu par le roi, connu sous le nom d’Enveloppe puisque la construction neuve venait "envelopper" l’ancien château, son style suranné (ill. 6) s’est vu préservé.


6. Agence de Louis Le Vau (1612-1670)
Élévation de l’aile Sud de l’ancien château encadré par l’Enveloppe, 1668, (détail)
Plume, encre et lavis - 16,8 x 79 cm
Stockholm, Nationalmuseum
Photo : Alexandre Lafore
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L’exposition s’intéresse ensuite à deux points critiques de l’histoire de Versailles : la chapelle et la salle de spectacle. Ces deux éléments jugés indispensables à la résidence royale connurent une longue et tumultueuse genèse et seule la chapelle fut inaugurée par Louis XIV, en 1710. Ce morceau de bravoure, actuellement en restauration, constitue la touche finale du règne du Roi-Soleil à Versailles. Ce projet, qui fut l’un des plus ambitieux de toute l’histoire de la construction du château, cristallise plusieurs décennies d’élaboration et d’édifices temporaires dont la succession est étudiée avec soin, des solutions provisoires aux rêves utopiques. En ce qui concerne la salle de théâtre, il fallut comme on le sait attendre le mariage du Dauphin avec l’archiduchesse Marie-Antoinette en 1770 pour que Versailles puisse bénéficier d’une salle de spectacles « en dur ». Pourtant, les projets existaient dès le XVIIe siècle et on peut admirer les propositions de Robert de Cotte et Jules Hardouin-Mansart, mais le chantier devra malheureusement patienter encore un siècle. Cette lente gestation nous rappelle aussi que la Cour la plus brillante d’Europe savait parfaitement s’accommoder de solutions temporaires.

La section suivante – Architectures de jardin - est encore plus surprenante mais témoigne de l’importance qu’accordait Louis XIV à ses jardins, auxquels il portait au moins autant d’intérêt qu’à ses bâtiments. Outre de fastueux projets pour un « palais des muses », un pavillon de Neptune sur le Grand Canal ou un merveilleux pavillon d’Apollon qui aurait pris place au bout du même Grand Canal, la révélation de cette partie de l’exposition est peut-être le programme imaginé vers 1670 par Charles Le Brun autour du bassin de Latone. Il est ici évoqué par une série de gravures (ill. 7) et un très bel ensemble de dessins (ill. 8) qui témoignent de l’ambition peut-être démesurée de cette grande composition apollinienne, à l’ampleur inédite pour Versailles, qui aurait mêlé avec maestria l’eau, l’architecture et la sculpture. Le coût de l’ensemble justifia hélas son abandon.


7. Israël Silvestre (1621 - 1691)
Vue du château de Versailles du côté des jardins, 1674
Eau-forte - 38 x 49,6 cm
Versailles, Musée national du château
Photo : RMN-GP/C. Fouin
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8. Charles Le Brun (1619 - 1690)
Fontaine pour les jardins de Versailles, représentant le serpent Python encadré par la Fureur et l’Envie, vers 1670
Crayon et lavis - 40,1 x 61,2 cm
Stockholm, Nationalmuseum
Photo : Nationalmuseum
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La deuxième partie de l’exposition est entièrement dédiée au XVIIIe et au XIXe siècle car l’histoire architecturale de Versailles, bien que largement écrite par Louis XIV, ne s’arrêta pas à sa mort en 1715. Les travaux furent bien sûr suspendus le temps du retour de la Cour à Paris mais reprirent sous le règne de Louis XV, qui fut marqué par deux grands architectes : Jacques V Gabriel et surtout son fils, Ange-Jacques Gabriel, auteur des chefs-d’œuvre que sont le Petit Trianon et l’Opéra royal. Il faudra attendre la fin du règne pour que Louis XV, plus intéressé par les aménagements intérieurs et d’autres châteaux de plaisance, cède aux injonctions de son architecte qui lui proposait depuis vingt ans de poursuivre les travaux initiés par Jules Hardouin-Mansart. Le « Grand Projet » (ill. 9) a fait suite au « Grand Dessein » mais sa finalité reste globalement fidèle à l’esprit initial : il s’agit de mettre fin aux tergiversations et de reprendre le chantier pour donner au château une façade côté ville plus monumentale. Comme l’analyse Alexandre Gady dans un essai du catalogue, il s’agit d’un échec architectural, même s’il est conduit avec majesté. Lancés trop tard, les travaux ne purent aboutir avant la Révolution et le château demeura défiguré, son unité se voyant brisée par l’élévation de l’Aile neuve laissée sans pendant.


9. Agence d’Ange-Jacques Gabriel (1698 - 1782)
Vue perspective du Grand Projet, 1759
Plume, encre et lavis - 86,5 x 186,5 cm
Versailles, Archives de l’Établissement public du château de Versailles
Photo : Château de Versailles/J.-M. Manaï
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C’est d’un chantier et d’un palais plutôt hétéroclites qu’hérite Louis XVI à son avènement mais l’urgence manifeste des travaux décide le nouveau monarque à entreprendre un réaménagement organisé. La seule résidence royale entièrement rebâtie au cours du XVIIIe siècle, le château de Compiègne, constituait une sorte de contre-exemple au château de Versailles et soulignait combien le palais du Roi-Soleil était devenu peu adapté au mode de vie de l’époque. La décision était prise. Appuyé par son ministre le comte d’Angiviller, directeur des Bâtiments du Roi depuis 1774, Louis XVI donnait enfin l’impulsion décisive et l’achat des châteaux de Rambouillet en 1783 puis de Saint-Cloud en 1784 montre que le souverain était bel et bien décidé à ne plus reporter indéfiniment le chantier de Versailles : ces deux résidences pouvaient constituer des solutions de repli pour héberger la Cour et maintenir le cérémonial monarchique. La consultation architecturale lancée en 1781 fit appel aux plus grands architectes du moment : Étienne Louis Boullée, Antoine François et Marie Joseph Peyre (ill. 10), Pierre-Adrien Pâris (ill. 11), Nicolas Marie Potain et Charles-François Darnaudin. Trois architectes « ordinaires » de Versailles s’y ajoutèrent : Jean-François Heurtier, Jean-Jacques Huvé et Antoine Leroy. Leurs propositions, en partie conservées, sont présentées dans l’exposition et permettent au public d’aujourd’hui de comprendre quelles étaient les exigences de l’époque mais aussi de mesurer combien certains projets étaient clairement peu réalistes. Le Versailles de la fin de l’Ancien Régime semblait à bout de souffle et un agrandissement du château était devenu nécessaire pour loger les courtisans comme la famille royale, trop nombreuse à l’époque pour les espaces qui lui étaient réservés, notamment dans le corps central qui se trouvait saturé. Vieux serpent de mer depuis le XVIIe siècle, l’harmonisation des façades du château côté cour était également au cœur des objectifs monarchiques. La Révolution vint rapidement briser cet élan mais les précieuses feuilles conservées permettent d’imaginer ce qu’aurait pu être un Versailles reconstruit pour la gloire de la monarchie absolue.


10. Marie Joseph Peyre (1730 - 1785)
Projet d’une colonnade pour le château de Versailles, vers 1780
Plume, encre et aquarelle - 40 x 90 cm
Versailles, Musée national du château
Photo : RMN-GP/C. Fouin
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11. Pierre Adrien Pâris (1745 - 1819) et Louis Jacques Durameau (1733 - 1796)
Premier projet de reconstruction du château de Versailles présenté au roi Louis XVI, vers 1785
Encre, aquarelle et rehauts de gouache - 23,5 x 60 cm
Versailles, Musée national du château
Photo : RMN-GP/C. Fouin
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Ayant survécu à la Révolution, malgré le départ de la famille royale le 6 octobre 1789, le château de Versailles fut soigneusement vidé de son contenu par de nombreuses ventes tenues in situ tout en étant parallèlement transformé en dépôt d’œuvres d’art. Mais c’est une nouvelle monarchie, née sur les cendres de la Révolution française, qui s’intéressa rapidement à l’ancien palais des rois de France. Napoléon, secondé par son Premier architecte Pierre François Léonard Fontaine, remit les grands projets pour Versailles à l’ordre du jour, tout particulièrement après son second mariage avec la nièce de Marie-Antoinette. Le célèbre Journal tenu par Fontaine nous renseigne sur l’ambiance de l’époque et les différentes étapes du projet sous l’Empire. C’est Fontaine qui fit nommer Alexandre Dufour comme architecte en charge du palais, où il restera de 1809 à 1823 (ill. 12 et 13). Mais les mésaventures impériales eurent une nouvelle fois raison des grandes ambitions pour Versailles et c’est seulement sous la Restauration que fut orchestré le dernier chantier mené à Versailles en tant que résidence royale : la démolition du pavillon de la Vieille Aile et l’édification du pavillon Dufour.


12. Alexandre Dufour (1759-1853) et Pierre François Léonard Fontaine (1762-1853)
Façade du palais de Versailles du côté de la ville, 1811-1812
Plume, encre, lavis, traits de crayon et rehauts d’aquarelle - 35,5 x 91,6 cm
Versailles, Musée national du château
Photo : RMN-GP/C. Fouin
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13. Les différents projets présentés par Dufour et Fontaine avec leurs variantes
Photo : Alexandre Lafore
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C’est donc l’histoire d’un échec architectural que raconte cette passionnante exposition, orchestrée avec rigueur et pédagogie, l’échec des ambitions monarchiques connues sous divers noms de « Grand Dessein » à « Grand Projet ». Cette victoire posthume de la façade polychrome de Louis XIV, encore en place de nos jours, ne tourmente plus vraiment les théoriciens de l’architecture : les amoureux de Versailles savent désormais en apprécier le charme. Ils peuvent se plonger avec délectation dans le splendide catalogue qui accompagne et prolonge l’exposition et raconte en détail tous les projets avortés qui visaient à faire de l’ancien château de plaisance de Louis XIII un palais certainement démesuré.


Commissaire : Elisabeth Maisonnier, conservateur du patrimoine, assistée de Clara Terreaux, historienne de l’art


Sous la direction d’Elisabeth Maisonnier, Versailles. Architectures rêvées 1660 - 1815, Coédition Château de Versailles/Editions Gallimard, 2019, 279 p., 49€, ISBN : 9782072837524


Informations pratiques  : Château, 78008 Versailles. Tél. : +33 (0)1 30 83 78 00. Ouvert tous les jours, sauf le lundi, de 9 h à 18 h 30. Tarif : 18 €.

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